Trois rédacteurs de Tempo à l’honneur

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Michel Pulh

Les pas de côté d’Hoël Germain

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« Mes premières notes de Miles Davis sont probablement celles du générique de Là-bas si j’y suis, mixées d’annonce aéroportuaire et de pétarade » : Love for sale[1]. Diffusée sur France Inter, l’émission de Daniel Mermet[2] l’était aussi sur Radio France Internationale grandes ondes ; écoutée sur le bateau où Hoël Germain a passé son enfance. « Il y avait de la musique à bord puisque nous avions un lecteur k7 et un lecteur CD. La platine vinyle était restée à terre. » Plus tard, comment est-il arrivé parvenu à Gong, King Crimson, Sweet Smoke, Pentangle, Zappa où le jazz reste décelable « par la bande », vers le blues et le folk ? « Je ne saurais dire avec précision, si ce n’est qu’à l’époque les amitiés faisaient le boulot auquel prétendent maintenant les algorithmes de recommandation. » Étudiant à Poitiers, Hoël se rappelle le Pince Oreille, ce bar où se produisait régulièrement « un trio jazz fusion dont la virtuosité, bien que démonstrative, ne me lassait pas. » Si l’« espace-temps [universitaire est] généralement propice à l’élargissement des horizons », il dessine communément l’avenir. Hoël décide d’un « rapport dilettante à l’art, ce qui me vaudra de ne développer aucune forme d’expertise en la matière quel que soit le domaine. »

En Charente Maritime, guettant les offres d’emploi tout en bossant ici et là dans le monde du spectacle local, l’une d’elles lui a « tapé dans l’œil », y lisant « un pas de côté par rapport aux emplois habituels de la communication culturelle. » En 2012 Hoël Germain entre au CRJ, chargé de l’information, du site web et donc aussi de Tempo dans lequel il signe son premier papier (#45 janvier mars 2013) consacré aux formations soutenues cette année-là.

Dans son rapport empirique au jazz, s’il adhère aux musiques improvisées sur scène, en ce qui concerne les enregistrements, il faut, dit-il, « que j’arrive à sentir qu’on me raconte une histoire. » Pour ça il va être servi quand, en 2014, il apporte son concours (« modeste ») à Didier Petit dans Anthropique, sur les routes de Bourgogne ; une action artistique partie à la rencontre de femmes et d’hommes dont la matière des vies compose quatre carnets illustrés d’une part, un récit, des musiques et des chants sur un CD [3] d’autre part. L’expérience lui a « beaucoup plu », même, glisse-t-il (comme à regret ?), si « je n’ai pas eu l’occasion de réitérer. »

Hoël Germain a quitté Le CRJ en 2018. Passé depuis des bords de Loire à ceux de la Charente – « les fleuves font de bonnes échappatoires (en particulier durant les périodes de confinement) » – il « [s’occupe] principalement en réparant des vélos » ; et reste un collaborateur de Tempo : « pour le plaisir de découvrir des œuvres et d’écrire. »


[1] In Something Else 9 mars 1958 : Julian ‘’Cannonball’’ Adderley (as), Miles Davis (tp), Hank Jones (p), Sam Jones (b), Art Blakey (dms).

[2] Du lundi au vendredi sur France Inter entre 1989 et 2013, puis du lundi au jeudi de septembre 2013 à juin 2014 (siv.archives-nationales.culture.gouv.fr).

[3] Didier Petit violoncelle, voix, textes (assisté d’Hoël Germain), Lucia Recio voix, Edward Perraud batterie. La Fabrique, 21500 Missery 20 au 22 septembre 2014 (in situ 246).  

Éric Doidy… Au cœur du blues


Crédit photo : Christelle Pajani, librairie Rue de Verneuil, Annecy / Soirées « Alors, Raconte! » animées par Nicolas Varrot, Bistro des Tilleuls, Annecy.

Quand « les gens chantent des trucs déprimants, mais avec le sourire », voilà le blues, foi de Luther Dickinson, guitariste du Mississipi rencontré par Éric Doidy et cité dans son second ouvrage : Going Down South[1], consacré à la musique de cet « État profondément rural du Sud » des USA qu’il a sillonnés à plusieurs reprises. Cette passion pour le blues, Gérard Doidy, son père la porte : président de l’association Jagoblues organisatrice du Talant International Blues Festival. On imagine aisément la discothèque familiale. À l’adolescence Éric est porté sur le hard rock. Il apprécie particulièrement le guitariste et chanteur Irlandais (Ulster) Gary Moore du groupe Thin Lizzy qui y apporte « une touche celtique. » Un concert qu’il a donné à Paris[2] a eu un effet inattendu quand deux bluesmen, Larry McCay et surtout Albert Collins, ont rejoint les musiciens du groupe sur scène. « Je me souviens de cet Olympia où il n’y avait que des fans de Gary Moore, qui l’ont totalement oublié quand Albert Collins a commencé à jouer, tellement il était extraordinaire. » La suite ne s’est pas fait attendre : B.B. King, « une grande révélation », John Hammond, Lucky Peterson…

« Au début des années 1990, partout en France on avait la chance d’avoir beaucoup de concerts, beaucoup de festivals avec des vrais, des grands musiciens de blues. C’était très riche. » S’il veut mieux connaître le blues, en appréhender tant sa condition humaine que sa dimension universelle, Éric Doidy ne se contente plus des tournées dans l’Hexagone ; il lui faut aller sur place. «D’abord à Chicago. J’avais un petit appareil et j’ai fait quelques interviews que j’ai données à un magazine de blues quand je suis rentré en France. Du coup j’ai pris l’habitude de solliciter des interviews… » Dans le Mississipi, « beaucoup de musiciens de blues étaient sincèrement heureux qu’on vienne s’intéresser à eux, qu’on connaisse leurs disques, leur parcours. Les musiciens auxquels je m’intéressais avaient du mal à maintenir une carrière, à avoir des revenus. » Ils étaient mécano, ouvrier, paysan… Sociologue à l’uB, Éric Doidy s’est toujours interdit de les approcher comme tel, de mêler les genres. Il a mis un point d’honneur à ne les approcher, avec respect, qu’en amateur[3] de leur musique.

Fort de son attachement, de ses connaissances et de sa pratique, qui d’autre mieux que lui aurait été à même d’évoquer, quand elle se présentait, l’actualité du blues dans Tempo et de lui consacrer un chapitre dans l’ouvrage Bourgogne une terre de jazz[4] ? Quant à sa relation au jazz : « Je ne le connais pas beaucoup ; je m’y suis intéressé mais pas très longtemps. J’avais tellement de choses à découvrir dans le blues. Ce sont des musiques indissociables[5]. »


[1] Going Down South Mississipi Blues, 1990-2020 (Le Mot et le Reste 2020). Buried Alive In The Blues L’Histoire du Blues Rock Américain (id. 2018).

[2] Olympia 1er juin 1990.

[3] « Si l’on donne à ce mot tout son sens : celui qui aime » (Jacques Copeau).

[4] Le blues en Bourgogne, de l’ombre à la lumière.

[5] Éloquente et choisie pas tout à fait au hasard pour faire le lien : Mississipi Moan (1929), cette composition de Duke Ellington portée par la clarinette de Barney Bigard.

Empathie et enthousiasme chez Pascal Anquetil

Crédit photo : Misterioso

L’accession de Pascal et son jumeau Gilles à « cette musique encore rebelle » va réveiller des souvenirs à une génération d’amateurs de jazz découvrant celui-ci au début des années soixante : « un véritable âge d’or où se côtoyaient dans un joyeux télescopage les Anciens et les Modernes. » Dans une chambre d’ado l’écoute en sourdine des émissions sur les stations des grandes ondes ; relayées parfois par Voice of America sur les ondes courtes. La lecture « religieuse » de Jazz magazine. Quelques disques : Horizons du Jazz, 25 cm de la Guilde Internationale du Disque[1], et, précieusement conservé, le premier 33-tours acheté : Kind of Blue[2]. Une chance supplémentaire s’offrait aux jeunes parisiens : l’amitié entre leurs parents et Guy Vial, animateur des matinales d’Europe n°1, les fait « bénéficier d’invitations pour les fabuleux concerts organisés par Frank Ténot et Daniel Filipacchi : Pour ceux qui aiment le jazz. » Le 6 octobre 1962 à l’Olympia est resté gravé dans la mémoire de Pascal : à 18h, le Gerry Mulligan quartet, suivi du quintet d’Horace Silver[3]. Suivra très vite (17 novembre) celui où John Coltrane « détermina dans mon existence d’amateur un avant et un après. » Une fois les études de philo achevées et trois années passées en Iran « au titre de la coopération », la trame d’une activité qui va embrasser pleinement le jazz.

Pascal Anquetil fait ses débuts de journaliste aux Nouvelles Littéraires ; « à l’époque un hebdomadaire très ouvert et très libre » qui accueille sans broncher Monk et Lightnin’ Hopkins aux côtés des figures de la pensée contemporaine. Dans les années 1980 Le Nouvel Observateur côtoie ce déroulement de JazzMan, partie et parti du Monde de la Musique pour finir (septembre 2009) par s’unifier[4] à Jazz magazine. Quant à Tempo, Pascal Anquetil y collabore dès sa naissance en 2002. Roger Fontanel et lui se sont connus à l’association qui administre l’ONJ. Car il est plus qu’un journaliste de jazz.

De 1985 à 2014, Pascal Anquetil a dirigé le Centre d’Information du Jazz. « Ce poste d’observation privilégié autorisait et favorisait une proximité exceptionnelle avec tous les acteurs de la vie du jazz en France, dans une relation simple et directe dans laquelle les questions d’argent et de pouvoir n’étaient jamais engagées. » Il a longtemps siégé au C.A. de l’Union des Musiciens de jazz et, président du Jazz Club de Dunkerque. Portraits légendaires du jazz, Portraits mythiques du jazz[5], ainsi qu’un chapitre[6] de Bourgogne une Terre de Jazz témoignent de son profond attachement à ses musiciens. « Je ne me reconnais nullement dans l’étiquette de critique, mais plutôt dans celle de médiateur qui privilégie l’empathie et l’enthousiasme. Écrire sur le jazz, c’est tenter de garder sa liberté d’écoute pour mieux tendre l’oreille, un muscle que je travaille avec acharnement depuis plus de cinquante ans. »


[1] Édité en 1955. F1 : Sidney Bechet, Red Norvo, Charlie Parker, Art Tatum, Buck Clayton. F2: Coleman Hawkins, Jack Teagarden,  Woody Herman, Rex Stewart.

[2] Fontana 682 059 TL, avec l’inversion des titres, Flamenco sketches et All blues sur la face 2, et le texte de pochette signé Bill Evans.

[3] « J’y étais ! » : c’est sur ce point d’exclamation dans Jazzmag de septembre dernier, que Pascal Anquetil termine son papier sur la réédition des concerts de 1960 et 1962 de Gerry Mulligan : Live in Paris (Frémeaux & Associés). Horace Silver Paris Blues (Pablo Records).

[4] Selon Frédéric Goaty, directeur de la rédaction de Jazzmag, à l’apparition de la double mention sur sa Une (septembre 2009), Jazzman y disparaitra à partir de février 2015.

[5] Tana éditions 2011 et 2013.

[6] Crescent Story D’une cave à l’autre.

D’autres portraits :

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