Quelques Îlots de Collectifs en Bourgogne-Franche-Comté

Crédit photo : Groupe Régional d’Improvisateurs / d’un instant à l’autre

Michel Pulh

Collectif : ce mot générique a un côté pratique qui n’est pas exempt d’interprétations. Certains desseins artistiques qui s’y manifestent semblent avoir été remontés par une noria qui tourne imperturbablement.

Sur la carte du territoire, deux concentrations : Besançon et le département de Saône et Loire. Dijon ? Questionné à ce propos le 22 janvier dernier, à l’issue du concert Free Folks[1] au Musée des Beaux-Arts, organisé en collaboration avec Media Music, Guillaume Malvoisin a clairement répondu qu’on ne pouvait ranger Le Bloc (2018) parmi les collectifs, avançant qu’il ne se composait que de deux personnes, aucune au demeurant étant musicienne.

La cité franc-comtoise compte trois collectifs. Exir, apparu au début des années 2010, « un peu à l’initiative » du saxophoniste Jean-Marc Blanc (nom de scène : Marc Jean), réunit des « musiciens et mélomanes amateurs de jam-session. Souvent à partir d’un trio saxo, basse, batterie, auquel peut s’adjoindre une guitare, une trompette, un piano, le musicien pratique des « scènes ouvertes ». Ces rencontres hebdomadaires permettent du coup à pas mal de musiciens d‘horizons différents de se rencontrer. » J-M. Blanc estime qu’Exir doit être « ouvert à 360°et “drainé” par divers courants musicaux, avec sans doute, quelques “racines” musicales communes. » Le collectif a la chance de disposer d’une cave associative rue Battant qui favorise grandement la pratique et la mise en place de ses différents projets. Tels Exirium Brass, une « fanfare à tendances new orleans, afro beat et hip hop », et le Sauce Combo Trio – Marc Jean (s), Victor Pierrel (elb), Tom Moretti (dm), né d’une jam-session, dont on peut entendre la musique sur un vinyle.

Si (sur son site) la carte de visite d’Exir annonce « Association d’artistes, créée par un collectif de musiciens de jazz et autres… », celle du Petit Kollectif, « Musiques et autre… », traduit chez Sofiane Messabih qui en a suscité la création fin 2018, le « besoin d’un espace de liberté créatrice sans limites » où il peut « développer [ses] idées artistiques », et parallèlement « organiser un cadre d’emploi fiable, sérieux et bien encadré. » Les autres musiciens actuels du Petit Kollectif – Sandrine Kohler, Philippe Lapierre, Gilles Michaud-Bonnet, Rémy Malavaux, Damien Currin – « sont issus du jazz, de la musique classique, contemporaine, du cirque. » S’il ne s’interdit aucun clivage artistique, la musique reste sa pierre angulaire. Le Petit Kollectif compte trois formations dites permanentes. Il manque encore à Sofiane Messabih de constituer « une grosse formation déjantée en Franche-Comté », à l’image du Very Big Experimental Toubifri Orchestra. Ce qui manque encore au Petit Kollectif, c’est un lieu propre ; même s’il peut avoir accès « à un petit théâtre au centre-ville de Besançon ».

Le bilan établi par Wildscat Lez’arts Sauvages, quatre ans après son arrivée à Besançon, est pour le moins désabusé. Selon la chanteuse Isabelle Calvo, « aucun des acteurs [musicaux de la ville] n’a répondu à nos sollicitations de manière sérieuse (en acceptant de nous rémunérer ou de nous accorder une subvention de fonctionnement ou même un lieu). » Pourtant, estime la chanteuse il existe chez les musiciens du collectif – le pianiste Arnaud Bécaus, le gambiste Noé Bécaus, la contrebassiste Luna Gonin et elle-même – assez de preuves professionnelles qui plaident en leur faveur. « Seules des associations comme « les Jeux du Baroque », lancées par des bénévoles passionnés, furent assez ouvertes pour ne pas craindre la nouveauté et nous accueillir. » De même du Bastion, lieu associatif dédié aux musiques actuelles ; Wildscat y a enregistré son 7ealbum et organisé un atelier jazz au cours de la saison 2018-2019. « Mais sans subvention nous ne pouvions pas nous salarier » ; la suite se devine. Le collectif a donc cherché des substituts à cette « expérience bisontine » mal engagée : « une migration sur Lyon pour un projet de quartet jazz » avec un contrebassiste et un batteur de la ville. Intégrer des musiciens locaux était un objectif de Wildscat. Nécessité faisant loi, Arnaud Bécaus intervient dans le département danse au conservatoire du Grand Avignon et au CRR[2] de Lyon. Confinée dans le Luberon, Isabelle Calvo s’est « fabriqué un nouveau “clown” : Mam’zelle Titou » et a réalisé « trois petits clips » avec un smartphone. Quid de la suite pour Wildscat Lez’arts Sauvages ?

Dans la famille Collectifs, né en 1995 le Crescent est le grand aîné. Depuis 2014, il vit dans sa nouvelle cave, vaste et bien équipée, place Saint-Pierre dans le centre de Mâcon. Six années de plein exercice, cela fait assez pour qu’on examine désormais son action sans regarder plus loin en arrière[3]. Collectif ? Au Crescent « on parle plus de Comité artistique », signale Antoine Bartau le directeur. Six musiciens en sont membres : Romain Nassini pianiste, Grégory Théveniau bassiste, Stéphane Foucher, Daniel Jeand’heur batteurs, Vincent Girard contrebassiste entré l’an dernier, et bien sûr Éric Prost, saxophoniste, « fidèle au poste depuis vingt-cinq ans » quand bien même il a pu quitter Mâcon pour Paris et Lyon, avant d’y revenir en 2016. À eux la charge, bénévole, de « la programmation, l’action pédagogique, les actions avec les établissements scolaires », indique A. Bartau. Dans et hors ses murs, son lieu a fertilisé l’action artistique du Crescent. Il accueille régulièrement les élèves du Conservatoire. Un big band composé d’amateurs est animé par E. Prost, R. Nassini et G. Théveniau. Si l’observation d’une saison (hors Covid) est déjà éloquente, E. Prost explique qu’elle ne rend compte que d’une partie de « ce qu’on peut développer artistiquement sur le territoire », allant jusqu’à des collaborations à des festivals « qui n’ont pas à voir directement avec le jazz », voire la musique. De leur côté chacun des musiciens du comité artistique joue dans différentes formations extérieures au Crescent et à la région. Source de programmation, ce champ artistique l’est aussi de résidences, notamment des formations lyonnaises, car, bien que bourguignonne, Mâcon « a toujours penché vers Lyon. » En matière de création, le 18 septembre le concert de rentrée du club, Shake 5, était un programme imaginé par D. Jeand’heur et la chanteuse Mary Clop. Le batteur « cherche beaucoup autour des musiques groove et progressives. » E. Prost pense à « un deuxième opus » du Quartet Crescent et, pour « essayer de coller au plus proche de ce qu’on a envie de raconter », à organiser un événement mensuel faisant office de « laboratoire. » En ce moment le saxophoniste travaille à un spectacle « avec une comédienne et des musiciens autour de la poésie de René Char. » La période de la Résistance dans laquelle s’engagèrent un grand-père du musicien et le poète[4] s’y inscrit en filigrane. Vincent Girard enfin va enregistrer en 2021. Il a aussi en projet de monter une association dont l’objet est « la production de nos phonogrammes », soit créer « notre label ». Le Crescent ainsi met tout en œuvre afin de maîtriser une chaîne de production qui le rende de plus en plus indépendant.

Le parcours de La Vif enfin, débute en 2012 et rassemble d’anciens élèves, aujourd’hui trentenaires, du CRR de Chalon-sur-Saône partis poursuivre leurs études supérieures à Paris. C’est un professeur d’électroacoustique de celui-ci, François Bertrand qui les a accueillis chez lui à Fontaines : La Tour Saint Nicolas, un chai des XVIe et XVIIe siècles dont il a fait un lieu consacré à l’art sous toutes ses formes[5]. Le trompettiste et compositeur Timothée Quost est hésitant à considérer La Vif comme un collectif. Certes au départ, animé par le désir de « faire de la musique et de mener des projets ensemble », cette « brochette de musiciens et d’ingénieur du son » a décidé d’organiser annuellement « une soirée Vif » (la plus récente a eu lieu le 29 août) à la Tour St Nicolas. Mais, précise aussitôt T. Quost : « Je suis beaucoup à l’initiative des choses, notamment parce que je suis souvent le compositeur. Il y a clairement une famille de musiciens qui sont vraiment habitués à bosser sur ma musique ». Professionnellement, La Vif défend un point de vue assez radical de « désindustrialisation de la musique. » En clair : « il n’y a pas d’argent, pas de cachet, pas de subventions ; uniquement un défraiement absolu des musiciens. On peut faire vivre la création artistique sans être un centre culturel subventionné, sans avoir des moyens pas possibles. Je crois que c’est vraiment ça finalement l’idée de La Vif depuis quelques années. » Les musiciens – de six au départ ils peuvent monter à dix et plus – se retrouvent donc « assez souvent » à Fontaines où ils travaillent et préparent leur « soirée Vif », augmentée parfois de « Petits Vifs ». Les répertoires y sont des créations originales. « Il y a un truc qu’on va brandir : on est pour la création musicale en milieu rural », affirme avec force Timothée Quost, fort par ailleurs d’une aventure similaire dans deux villages du Cantal. « C’est un truc qui commence à porter ses fruits. » La Vif et la noria…

Le Groupe Régional d’Improvisateurs enfin rassemble des musiciens disséminés un peu partout dans les campagnes de Bourgogne. Christine Bertocchi, Guillaume Orti, Jacques Di Donato, Olivier Py, Daunik Lazro, Didier Levallet, Didier Petit, François Merville, Will Menter font partie de cette troupe de grands randonneurs de la musique instantanée, spontanée. Ils rassemblent le GRI quand ça leur chante et jouent comme ça lui sourit[6].


[1] Duo Hasse Poulsen (g, voc), Fabien Duscombs (dm, voc).

[2] Conservatoire à Rayonnement Régional.

[3] Pour qui voudrait connaître cette histoire en détail, se reporter à Crescent Story : d’une cave à l’autre, par Pascal Anquetil, in Bourgogne, une terre de Jazz (coédition centre régional du jazz en bourgogne-le murmure. 2015). 

[4] En 1942 sous le nom de guerre d’Alexandre ; sans cesser d’écrire.

[5] Site latoursaintnicolas.fr

[6] Je renvoie à nouveau les lecteurs à Pascal Anquetil : Le GRI ou brigade d’intervention bourguignonne des pros de l’impros, paru dans Tempo#54 (avril-juin 2015)

 

 

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