Le jazz, entre « musique de vieux » et musique de jeunes

Crédit photo : Adobe Stock

Par Lucas Le Texier

Face à un vieillissement des amateurs de jazz et un essor de la consommation culturelle numérique, la question d’un renouvellement des publics du jazz mérite d’être interrogée. Entre programmations éclectiques et réinvention, les différents établissements culturels de la région tentent de s’adapter aux enjeux d’aujourd’hui concernant la diffusion du jazz.

Wenceslas Lizé et Olivier Roueff ont démontré dans leur étude de 2010 sur les publics du jazz en Bourgogne que les générations nées entre 1959 et 1973 ont assuré le principal renouvellement du public dans les années 1980, tandis que « les années 1990 et 2000 sont marquées par la désaffection des générations suivantes[1] ». Si l’on se remémore que la fréquentation des institutions culturelles pour les plus jeunes (15-28 ans) est en baisse par rapport à ceux de la génération précédente[2], la question du renouvellement des publics pour le jazz peut se poser.

La première solution qui peut être mise en place correspond à une politique tarifaire spécifique pour les plus jeunes. Jacques Parize (D’Jazz Kabaret, Dijon) s’est affilié à deux dispositifs qui offrent des réductions ou la gratuité pour les activités culturelles : la e-carte Avantages Jeunes du Centre Régional d’Information Jeunesse Bourgogne Franche-Comté et la « Carte Culture » pour les étudiants de Dijon Métropole. Phénomène identique au Crescent mâconnais qui propose pour les étudiants (d’écoles de musique ou non) ainsi que les scolaires un tarif réduit. Pour Nicolas Petitot (Frontenay Jazz, Frontenay), cette démarche est indispensable : « Il faut adapter l’offre tarifaire, sans forcément que ce soit gratuit, mais de façon à ce que, pour les jeunes qui aient envie d’assister à un concert, le prix ne soit pas un frein ». Les projets gratuits et en plein-air comme les dijonnais D’Jazz dans la Ville/au Jardin/à la Plage permettent aussi de toucher un autre public, plus hétérogène et qui diffère des caractéristiques énoncées dans la première partie de ce dossier.

L’un des principaux problèmes pour la quasi-totalité des programmateurs[3] concerne le manque d’attrait de l’étiquette « jazz ». Tout se passe comme si le mot renvoyait à la musique des générations précédentes sans pour autant pouvoir signifier au public la pertinence et l’influence sur les autres styles musicaux qu’il pourrait avoir aujourd’hui. « Le problème, c’est que les jeunes ne se rendent pas compte que lorsqu’ils écoutent du rap, ça peut être du jazz avec des samples, ou de l’improvisation. C’est comme s’il fallait enlever ce mot » me résumait David Dornier (Bled’Arts, Esprels). D’où des situations quelque peu paradoxales où, pour du jazz, on se pose la question d’appliquer cette étiquette, au risque de voir une désaffection du public. David Demange (Le Moloco, Audincourt) m’expliquait que le mot avait un effet repoussoir, d’où des astuces pour communiquer sur certaines dates en usant de nouveaux termes comme « groove » ou « néo-soul ». Idem pour Guillaume Dijoux (Cabaret L’Escale, Migennes) qui aurait tendance à préférer un autre terme afin d’éviter un a priori négatif de la part des publics. Ces constats rejoignent aussi celle d’une jeune génération qui a de plus en plus de mal à se revendiquer comme exclusivement jazz(wo)man[4]. Pour autant, Didier Levallet (Jazz Campus en Clunisois, Cluny) et Médéric Roquesalane (L’Arrosoir, Chalon-sur-Saône)  se demandent légitimement par quoi pourrait-on remplacer ce mot. A l’Arrosoir, on a proposé un terme maison pour définir la programmation : « Jazz et musique de traverse ».

Pour redorer le blason de l’étiquette « jazz », l’une des solutions reste une programmation cross-over et pluri-stylistiques. C’est le chemin pris par Christophe Joneau (La Fraternelle, Saint-Claude) qui insère le jazz dans une programmation « musiques », au pluriel. Pour Victor Landard (Le Bœuf sur le Toit, Lons-le-Saunier), cela passe par des propositions stylistiques mêlant le jazz avec des styles musicaux que la jeunesse s’est plus largement appropriée, comme l’électro ou le rap. C’est finalement tout ce qui fait la richesse du jazz qui provoque des rencontres et des mélanges tant avec les musiques contemporaines que les musiques actuelles ou traditionnelles, comme me le rappelle Guillaume Dijoux. Pour faire venir les publics, il faut alors mettre en avant cet éclectisme et la richesse actuels de ces échanges. David Demange me le résume ainsi : « Tu peux raccrocher les jeunes à des codes culturels qui sont de leur génération. Montrer que le jazz n’est pas une vieille musique, mais une musique actuelle avec des artistes comme Kendrick Lamar ou Kamasi Washington ».

Une autre solution concerne la transformation des lieux pour écouter le jazz. Antoine Bartau me parle du concept des apéros-concerts organisés par le Crescent, un moyen de renouer avec la simplicité et l’informel. A La fraternelle, Christophe Joneau met en avant la proximité entre les publics et les artistes en résidence qui se rencontrent et échanges autour d’un café au sein de la Maison du peuple.

Du fait de son institutionnalisation progressive depuis les années quatre-vingt et de son entrée partielle dans la culture légitime, le jazz est un style qui oscille en permanence entre musique populaire et musique savante. Les programmateurs recherchent des solutions et se réinventent pour proposer un jazz tout à la fois exigeant et accessible, dont tous les efforts seront payants à plus ou moins long terme.

Les deux premières parties de notre dossier sur les publics du jazz :


[1] Wenceslas Lizé, Olivier Roueff, Etude sur les publics et les non-publics du jazz en Bourgogne (Synthèse), CRJ, 2010, p. 11. URL : https://www.crjbourgognefranchecomte.org/sites/default/files/2019-09/SyntheseEtudePublicJazzBourgogneWeb.pdf

[2] Philippe Lombardo, Loup Wolff, Cinquante ans de pratiques culturelles en France, Culture Etudes, 2-2, 2020, p. 49.

[3] Pour plus de simplicité, nous définirons génériquement toutes les fonctions de nos interviewés par « les programmateurs ».

[4] Lucas Le Texier, « La relève du jazz made in BFC : une jeunesse éclectique », Tempo Webzine, février 2021. URL :  https://tempowebzine.fr/la-releve-du-jazz-made-in-bfc-une-jeunesse-eclectique/

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