La relève du jazz made in BFC : Une jeunesse éclectique

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Lucas Le Texier

Alors que l’on se demande encore comment définir le jazz, la question de se revendiquer « musicien de jazz » n’a jamais été aussi complexe. Face aux influences les plus diverses qui nourrissent les pratiques musicales de toute la nouvelle génération, c’est avant tout un répertoire éclectique et riche qui est joué par la jeune génération du jazz made in BFC.

Dans La culture des individus[1], le sociologue Bernard Lahire brosse le tableau des goûts culturels d’aujourd’hui et met en avant le principe de « dissonance » soit « la coexistence chez un même individu de goûts culturels puisant dans des formes légitimes et non légitimes[2] », présent dans tous les milieux sociaux. Dans un sens, c’est la fin du débat pour savoir si le jazz est populaire ou élitiste : les individus d’aujourd’hui se caractérisent par la multiplication et diversification de leurs goûts, sans hiérarchies culturelles.

Il apparaît assez pauvre de rendre compte de cette génération uniquement à travers le prisme du jazz. Même si cela n’a pas été signifié dans nos entretiens, il faut dire que le label « jazz » est contesté comme dans l’enquête Vivre du jazz de 2008 menée auprès de jazzmen et jazzwomen par l’Irma (intégré depuis 2020 au Centre national de la musique)[3], ce qui n’est guère étonnant au vu des débats qu’une définition musicale du genre peut susciter entre amateurs.

Un trait commun relie pourtant ces jeunes groupes : la rencontre au sein du conservatoire des formations jazz, avec lesquels ils évoluent encore aujourd’hui pour la plupart[4]. Joseph Bijon (g) et Corentin Lallouët (sax) ont formé leur groupe Driph avec des musiciens rencontrés pendant leur cursus jazz au conservatoire de Chalon ; idem pour Antonin Néel (p) avec les formations Discord ou Segment. Sidonie Dubosc et Clément Merienne ont constitué un ensemble mélangeant jazz et chanson, La Sido, missionné par le CRJ en 2018. Constantin Meyer (tb) a rencontré son groupe Potlach au sein de l’atelier jazz à Besançon. Joseph Bijon (g), quant à lui, tient la barre de son groupe Ark depuis maintenant 3 ans, épaulé par son cousin Clément Drigon à la batterie et l’une des figures du jazz BFC, Benoît Keller : doublement finaliste, du tremplin « Rezzo Focal » de Jazz à Vienne et du Tremplin Jazz Migration, Ark est missionné par le CRJ en 2019. Le CRJ a un rôle prépondérant et structurant dans l’éclosion et la fermentation de la pépinière jazzistique locale.

Pour certains, le jazz n’est qu’un des répertoires de leur palette stylistique. Christopher Peyrafort (g) me confie ses projets, des groupes de trad’, de balloche, de musique irlandaise, de blues malien. L’étude du jazz est nécessaire pour étendre sa palette de musicien : « J’avais un bagage classique, mais tout un savoir aussi garage, grunge, trad’… Mais il me manquait le savoir harmonique du jazz. L’esthétique jazz reste pour moi avant tout un sujet d’étude : c’est la couleur qui m’intéresse ». C’est dans les syncrétismes qu’il cherche sa voie, avec son projet d’afro-beat jazz, Pump trio. Même son de cloche chez Sidonie Dubosc (voc), avec ses multiples formations, du chant bulgare au conte musical, en passant par un duo avec son pianiste de beau-père. Citons aussi Martin Schiffmann (p), le pianiste des formations du contrebassiste Vladimir Torres, qui consacre pourtant une grande partie de son temps à son groupe de reggae, Mystical Faya.  Du côté des musiques actuelles, Corentin Lallouët évoque aussi son projet de rap « pour lequel il compose des instrus » : Rapville.

Les liens avec le classique restent prégnants pour beaucoup d’entre eux comme pour Jeanne Flandrin (cb) qui fait des remplacements dans les orchestres classiques à Dijon ou Constantin Meyer, avec sa double casquette de tromboniste classique et tromboniste de jazz. Clément Merienne dérive pour aller vers des formations d’improvisation comme Les Mains Libres, qui s’apparente plus à la musique répétitive et minimaliste qu’au jazz.

Cet éclectisme se joue dans les écoutes. Le jazz, s’il peut être musique de passion, ne constitue plus l’exclusivité de la jeune génération. Joseph Bijon me racontait ses premières amours musicales : les Beatles, le rock, Jeff Buckley, la Soul. Le jazz aussi : « J’ai une écoute assez large, pas trop de vieux trucs », mais surtout « je suis assez bon public ».

Sans doute n’est-on plus simplement jazzmen ou jazzwomen. L’étiquette fait peur : peur d’être catégorisé ; peur d’effrayer aussi, face à un style qui renvoie d’abord à un public jugé vieillissant[5]. Néanmoins, l’élévation du niveau technique et expressif des musicien(ne)s et la dynamique de la jeune génération du jazz BFC prouve que le jazz recouvre toute sa vitalité. Dans tout cet éclectisme, peut-être faut-il y voir un jazz métissé, sans réels frontières, mais dont l’histoire, les techniques et le répertoire continuent d’attirer des jeunes interprètes – nécessaires pour que le style existe. Un jazz post-moderniste diront certains[6], mais surtout un jazz vivant.

Ce dossier découpé en 3 parties (en janvier-février-mars 2021) accompagne la sortie des interviews de Martin Schiffmann, Joseph Bijon (Discord_) et d'Antonin Néel sur le magazine en ligne PointBreak.

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[1] Bernard Lahire, La culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, Paris, Editions La Découverte, 2004, 777 p.

[2] Dominique Pasquier, « La  »culture populaire » à l’épreuve des débats sociologiques », Hermès, vol. 42, n°2, 2005, p. 64.

[3] Pascal Anquetil, « Vivre du jazz. Enquête sur les conditions économiques d’exercice du  »métier » de musicien de jazz aujourd’hui en France », CNRM-IRMA, 2008. En ligne : https://www.irma.asso.fr/VIVRE-DU-JAZZEnquete-sur-les,6335.

[4] Comme le racontait Felsh ! pas plus tard qu’en décembre dernier. Guillaume Malvoisin, « Jazz au Rayon Felsh », Tempo Webzine, décembre 2020. En ligne :  https://tempowebzine.fr/2020/12/01/jazz-au-rayon-felsh/.

[5] Wenceslas Lizé, « Les transformations du public du jazz. Légitimation et vieillissement d’une  »musique de jeune » », in Caroline Giron-Panel et al. (dir.), Les Publics des scènes musicales en France (XVIIIe-XXIe siècles), Paris, Classiques Garnier, 2020, p. 145-161.

[6] Laurent Cugny, « Jazz : le déni », Nunc, 2007, p. 5. En ligne : https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02098942/document.

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