Françoise Toullec, le piano collectif

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Propos recueillis par Guillaume Malvoisin, juin 2021

Formée par les grandes utopies de 68 et des années suivantes, la pratique musicale de Françoise Toullec s’appuie aujourd’hui sur une curiosité inlassable. Rencontre.

Votre parcours passe d’abord par l’Université puis vous ‘revenez’ à la musique.

J’ai joué du piano classique dans mon enfance et adolescence. Puis, après le bac, ai poursuivi des études universitaires n’ayant plus de contact avec l’instrument. Je ne pensais d’ailleurs pas la musique comme une voie professionnelle possible. J’ai donc fait des études de Lettres, puis d’Histoire-géographie à la Sorbonne, ai vécu mai 68 et ses grandes idéologies, puis enseigné en LEP. C’est la musique qui m’a rattrapée, en rêve d’abord puis dans la vie réelle. J’ai renoué avec le piano à travers l’improvisation, pris des cours de jazz, puis fréquenté l’IACP *. Je peux dire qu’alors  ma vie a basculé et j’ai démissionné de l’Education Nationale pour me consacrer pleinement à la musique.

Vous étudiez l’improvisation avec Alan Silva, que gardez-vous de cela ?

Une grande bouffée d’air, et en même temps la découverte d’une pratique très exigeante. Alan Silva a été un musicien absolument non-conventionnel, passionné et passionnant, d’une énergie très communicative. Il savait transmettre la valeur de l’engagement de soi et de l’autonomie dans l’acte musical collectif. Ses cours d’improvisation obligeaient toujours à sortir des sentiers battus pour rechercher dans le phrasé instrumental des intervalles inaccoutumés. J’ai découvert dans cette sphère un très grand théoricien de jazz, Georges Russel et son système pan-tonal, belle ouverture à la musique contemporaine et à l’atonalisme.

Que représente aujourd’hui cette grande force de l’improvisation des années 70 ?

Une prise majeure de liberté sous toutes ses formes, par rapport à l’ordre établi, à la hiérarchie, aux diktats esthétiques, au système tonal. Mais aussi l’utilisation des sonorités bruitistes, l’exploration de modes de jeu non-traditionnels, le travail gestuel instrumental poussé dans ses limites extrêmes. Et surtout une pratique collective et politique de la musique, qui conduit à de grandes performances musicales. Tout cela reste inépuisable et indispensable plus que jamais.

Vous êtes devenue compositrice, improvisatrice et pianiste.

J’écris pour des improvisateurs, et je me sens plus « agenceuse » d’univers que compositrice au sens académique du terme. L’écriture peut devenir ainsi « approximative », la composition « ouverte », l’improvisation « conceptuelle », tout s’imbrique dans une sorte de « comprovisation » qui charrie avec elle aussi les doutes existentiels et diverses interrogations qui assaillent tout·e musicien·ne à l’œuvre. Pour moi, la plus grande interaction est celle qui me place comme pianiste en compagnie des musiciens avec qui j’ai le plaisir de jouer. Je joue depuis de longues années avec certains d’entre eux comme Claudia Solal, Michel Deltruc, Antoine Arlot, Dominique Fonfrède ou Louis-Michel Marion avec qui je viens d’enregistrer un duo d’improvisation. L’album, Apocalyptic garden, sort très prochainement.

Certains travaillent avec une obsession musicale unique, vous, vous prenez soin de mélanger les genres musicaux.

Je me sens profondément transgenre dans ma pratique, influencée par des esthétiques parfois fort éloignées. Ceci donne souvent des mosaïques où cohabitent la musique contemporaine et la chanson, avec forcément des ruptures de style. Dans cette structure fragmentée, je trouve très intéressant de travailler sur les liens, les transitions, les « bordures », toutes ces zones de fractures et de bifurcations chargées de sens, comme dans la vie !

Votre musique s’appuie sur l’idée d’un terrain de jeu.

J’aime beaucoup cette idée de terrain de jeu. On parle souvent des musiciens d’un projet comme d’une équipe, c’est l’un des aspects les plus importants pour moi dans la création musicale. Celle qui vient de voir le jour, Le Bateleur, est une comédie sonore construite autour du bouffon, de l’amuseur public.

Ce musique semble aussi prendre soin d’allier le populaire spontané au conceptuel. Je prendrais pour exemple l’opéra ferroviaire de 2004.

C’était un hommage à locomotive à vapeur 141R, qui en traversant la scène, faisait sa dernière sortie. Il y a dans le populaire spontané l’idée d’une subversion. J’ai  beaucoup travaillé avec les textes satiriques de Fabrice Villard, d’une simplicité apparente. Ils apportent à ma musique une relation forte avec le populaire. L’auteur parle de « métaphysique du trivial, du quotidien ». On est pas loin du comique de l’absurde et du courant artistique de l’idiotie.

* L’Institut Art Culture Perception a été fondé à Paris en 1975 par James Wilkes, Alan Silva et Sandy Dominick (ndlr)

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