Florence Borg – le plaisir de transmettre

Crédit photo : Louise Vayssié

Tempo (T) : Comment est né le désir de devenir musicienne ?

Florence Borg (FB) : J’ai eu le goût, la passion de la musique au cours de stages à l’Orchestre Aubois des Jeunes, dirigés par Gilles Millière professeur de trombone au CNSM, qui ont révélé en moi la capacité de faire de belles choses ; cette fierté que tu ressens quand tu fais un concert. Je devais avoir 13 ans. J’étais au Conservatoire de Dijon, classe flute traversière. Dans cet orchestre, j’étais surtout amie avec les cuivres et l’un d’eux m’a fait essayer son trombone. Un vrai coup de foudre : j’ai su que c’était ça que je voulais faire. J’ai commencé le trombone à 15 ans.

T : Et le jazz ?

FB : En terminale au lycée, un surveillant voyant que j’étais tromboniste m’a dit : « on fait un bœuf tous les mardis soir au Mulberry ». J’y ai rencontré le Collectif Q. J’ai d’abord passé quelques mois sans que personne me connaisse, avant de faire le bœuf avec tous ces petits gars. Des grands frères du jazz : Julien Labergerie m’apprenait les standards par cœur ; Aymeric [Descharrières] me faisait bosser le phrasé ; Micou [Mickaël Sévrain], Bacchus [Sébastien Bacquias], les accords… J’ai eu vraiment de la chance.

Un autre déclic a été un stage à Langourla [Ateliers de Jazz in Langourla, Côtes d’Armor] avec Laurent Dehors, Michel Massot, Jean-Marc Quillet et David Chevallier : la découverte de l’impro qui voltige. Enfin en 2004, Aymeric m’a fait entrer dans le Big Band Chalon Bourgogne et travailler comme une forcenée le phrasé Ellington Basie. J’étais le trombone 2, Simon Girard était mon leader. Et puis Christian [Villeboeuf], évidemment. Il savait te regarder, te dire que t’étais pas au fond du temps, mais sans que ce soit un reproche. Il dansait ; t’étais obligé de jouer avec lui. Ça a été une grande étape pour moi.

Dans mon parcours musical, quelqu’un a aussi vraiment changé ma vie : Jean-Pierre Leguay, mon professeur d’improvisation au Conservatoire de Dijon pendant trois ans. Ses cours ont été déterminants dans ma manière de percevoir la musique et surtout d’improviser et de créer. Professeur d’orgue, il était titulaire de Notre Dame de Paris et compositeur. C’est un grand Monsieur, fabuleux.

T : On est ici près du passage au professionnalisme…

FB : En 2004, j’ai eu mon prix de classique au Conservatoire et je suis entrée au CEFEDEM [Centre de formation des enseignants de musique et de danse] ; aujourd’hui l’ESM Bourgogne-Franche-Comté [École Supérieure de Musique], pour devenir prof’ de trombone. J’ai obtenu mon master de musicologie en 2006. Mon mémoire portait sur le Vienna Art Orchestra. Je suis allée deux fois en Autriche où Matthias Rüegg m’a ouvert ses portes et où j’ai assisté aux répétitions et à l’enregistrement de Swing Affairs [juillet 2005]. J’ai fini mes études en 2008 avec mon diplôme d’État.

T : Aujourd’hui la musicienne est intimement liée à la pédagogue.

FB : Pour moi, c’est ancré. J’enseigne à Longvic [Conservatoire à rayonnement communal] et à Chenôve [Conservatoire communal]. À un moment donné, j’avais énormément de dates [de concerts] et je me suis demandé si je n’avais pas envie de devenir intermittente du spectacle. Alors je me suis imaginée sans mes élèves ; et ça, non. J’ai été coordinatrice des enseignements à l’ESM. C’était passionnant et ce poste m’allait bien. Mais j’avais l’impression qu’on m’avait amputée d’un bras et puis enlevé la moitié du cœur : le trombone me manquait.

T : Avec la création de l’association L’Arsaut, cette synthèse création/enseignement a été réalisée. Après Trombonynio[1] (2019), voici Rouge. Créé en avril au Cèdre (Chenôve), ce nouveau conte musical est une adaptation du Petit Chaperon rouge, transposé à La Nouvelle-Orléans, où le loup pratique le vaudou.

FB : il y a des symboliques très fortes dans le conte : rouge, l’accès à la féminité, mais pas dans la version d’Olivier Dureuil [texte et mise en scène]. On est dans le Merveilleux. Ce qui est émouvant, c’est l’histoire d’amour qui est au cœur du conte.

T : Quant à la musique ?

FB : C’est du Aymeric Descharrières. Je lui ai demandé un exercice pas facile : une écriture pédagogique, sans qu’il fourvoie son art d’écrire. Et là, le pari a été complètement réussi[1].

T : Reste donc à envisager un projet musical personnel.

FB : Dans ma tête : pleins (rires). Je crois qu’il va être temps, oui. Mais, dans mon caractère, le trombone me va vraiment très bien, parce que c’est un instrument avec lequel on est au service de… Même si on peut tout de même dire que Trombonynio et Rouge, c’est moi qui suis la tête de ces deux projets. Il ne faut pas se mentir : je pense que ma dose de confiance en moi n’est pas encore tout à fait assez solide. Mais ça ne saurait tarder : mon identité musicale est de plus en plus claire pour moi.

Je suis le fruit de beaucoup de belles influences. Mon jeu porte les traces de vraiment belles personnes. C’est ça aussi qui est beau dans l’enseignement : avoir conscience que le jeu de ceux à qui tu transmets porte un peu aussi ta trace, donc leurs traces à eux. Ça s’appelle la transmission. C’est magnifique.

Propos recueillis par Michel Pulh


[1] Cf. Tempo webzine août 2021 : Trombonynio Ode à la coulisse

[2] Le tribut à La Nouvelle-Orléans se glisse dans l’évocation d’un Brass band qui a entonné fugacement l’amorce solennelle du Deadman Blues de Jelly Roll Morton, lors de la création de Rouge au Cèdre  Ce thème apparaît en 1926 dans les enregistrements (à Chicago) de J.R. Morton et de King Oliver. Merci à Florence qui m’a permis d’écouter cette captation privée. L’enregistrement du Livre CD Rouge est prévu « cet été, au Studio Triphon » à Dijon.

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