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Des hommages aux quatre vents

Michel Pulh

Crédit photo : Simon Lambert

Ce n’est pas d’aujourd’hui que le jazz s’est affranchi de
toutes les frontières. Il ne s’interdit aucune incursion dans quelque genre que
ce soit et va jusqu’à glaner ses hommages hors la musique.

Évoquons d’abord un écueil, pour ne plus y revenir : un
hommage, avertit Guillaume De Chassy, peut « s’avérer stérile » ; s’il procède « de la paresse ou de l’opportunisme de
l’artiste (ou de ses commanditaires) 
», s’il n’est qu’« une béquille, un prétexte » à
fins commerciales complète Didier Levallet. Mais plutôt que les béquilles, un
musicien peut préférer les entorses et faire d’un hommage une démarche « créative », à même de « révéler [sa] personnalité » (G. De
Chassy).

Dans ses trois premiers opus, le trio Fidel Fourneyron, Geoffroy Gesser, Sébastien Beliah a jeté son dévolu sur des compositions, en grande partie be-bop (Un Poco Loco 2014),  sur West Side Story (Feelin’ pretty 2016) et sur Charlie Parker (Ornithologie 2020). « Au-delà d’un simple hommage – explique G. Gesser, notre volonté [a été] de reprendre une œuvre qui nous touche et d’y incorporer nos sons, nos règles pour lui faire prendre un autre visage. » L’esprit du Théo Ceccaldi Trio est voisin : Django (2019) affiche certes deux compositions du guitariste gitan (Rythme futur, Manoir de mes rêves) et cite fugitivement Minor swing dans Balancelle et chèvrefeuille, mais c’est essentiellement une musique originale que l’on écoute, où des compositions, c’est vrai (Brûle roulotte, Nin-Nin je t’aime), filent la métaphore.

La « fusion du
mélomane et du musicien
 » chez Daniel Yvinec, dénote son éclectisme. Broadway in Satin (2009) célèbre Lady Day, Around Robert Wyatt (id.) le batteur et
chanteur de Soft Machine. Piazzola !
(2012), réalisé au sein de l’ONJ, adopte le tango, Nino Rota (2019) largement l’onirisme fellinien. David Bowie’s Blackstar (id.) enfin réunit
à nouveau les musiciens du dernier album du chanteur, publié peu de temps avant sa mort.
Tous ces hommages sont matière à « réappropriations ».
Ils entendent « s’en inspirer et en
prolonger [l’]élan créatif
. » Véritable catalyseur, D. Yvinec
s’emploie à « gérer les énergies et
les talents
 » des musiciens. Nino Rota et David Bowie’s… sont par
ailleurs des commandes, de « la
direction de la musique de Radio France
 », du Rhino Jazzs Festival
(Saint-Chamond).

Dirigé collégialement par Bastien Ballaz, Jon Bouteiller, David Enhco et Fred Nardin, l’Amazing Keystone Big band (AKBB) doit pour sa part beaucoup à Jazz à Vienne. 28 juin 2012 dans le Théâtre antique, « 6 000 enfants » découvrent Pierre et le loup… et le Jazz ! Nouveau squat dans Le Carnaval Jazz des Animaux (2015). Chez Prokofiev ou chez Saint-Saëns, les instruments de musique sont des figures majeures ; belle aubaine pour les pupitres de l’AKBB : ils « [s’] amusent » à y faire écouter le jazz dans son « incroyable diversité ». Création et didactisme « ludique » se retrouvent dans Django extended (2017) et We Love Ella (2018). En effet, « deux contes » les secondent : Mr Django et Lady Swing et La voix d’Ella « permettent de découvrir sous un autre jour la musique et la voix » de ces deux figures majeures du jazz. Friand de fantaisie et d’étrangeté, l’AKBB annonce se pencher sur le cas d’« une jeune fille accro aux champignons »… Jazz de l’autre côté du miroir ?

Une proposition de la Philharmonie de Paris à voir Guillaume
De Chassy réaliser un programme Barbara a ravivé chez lui « un souvenir indélébile de [son] enfance. »
La chanteuse, cet « alliage
paradoxal de fragilité et de force, de sensibilité à fleur de peau et d’énergie
volcanique fait tellement partie de ma vie
 » confie-t-il. Le musicien
s’est laissé convaincre d’une rencontre seul à seul avec son piano. Méditatif
autant qu’enlevé Pour Barbara est apparu en 2017. Suivra, en trio, Letters to Marlene. Plus que la star ou la
chanteuse que fut Marlene Dietrich, c’est encore « la femme, son parcours de vie et ses engagements, [qui] fascine »
ici G. De Chassy.

Suivant celui rendu aux Sex Pistols (Never mind the future.
2015), Sarah Murcia vient (25 janvier à Lorient) de rendre hommage à une œuvre
littéraire. My Mother is a fish est
une véritable gageure, celle de transposer en musique et en chansons Tandis que j’agonise de William Faulkner.
Changement de registre ? « Je
trouve l’univers de Faulkner extrêmement romanesque. J’ai l’impression qu’il
s’accorde bien avec la musique que j’imagine, le côté à la fois très brut, très
rock’n’roll, parfois complexe, et aussi très libre.
 » La contrebassiste
a choisi pour titre « la phrase
emblématique du roman
 », dite par un petit garçon qui « confond sa mère morte avec un poisson qu’il
a tué et découpé. [Elle] résume à la fois la puissance de l’événement, la
grande liberté poétique de Faulkner et l’essence même du roman choral. 
»
Il a donc fallu rapprocher les différents monologues qui construisent le récit
littéraire d’un discours musical et de paroles de chansons, composées « toujours des mots » de l’écrivain.

« L’hommage permet
de trouver sa propre liberté au sein d’une contrainte forte
 », estime
Sarah Murcia. En outre « il crée un
lien avec le spectateur car il fonctionne sur l’inconscient collectif, la
référence
 ».