Daniel Erdmann : l’art sans la bannière

Crédit photo : Nicolas Dhondt

Pascal Anquetil

“Won’t Put No Flag Out”. “Tu ne brandiras aucun drapeau”

Ce commandement, c’est d’abord une proclamation d’indépendance et d’autonomie. L’affirmation d’un refus de toute bannière ou frontière. C’est aussi le titre du second album publié par Velvet Revolution, le trio germano-franco-britannique animé par le saxophoniste allemand Daniel Erdmann, prix du musicien européen 2019 décerné par l’Académie du Jazz.

A l’origine “la Révolution de velours” désigne le coup d’État de 1989 qui, sans verser la moindre goutte de sang, a permis à la Tchécoslovaquie de mettre fin au régime communiste. Ceci explique le choix par Daniel Edermann de ce nom de groupe. Il se veut la métaphore d’un changement sans violence, le symbole d’un départ musical en douceur et d’un renouveau stylistique qui ne cherche nullement à oublier l’histoire.

A l’orée d’une tournée en novembre en Bourgogne accompagné du violoniste et altiste Théo Ceccaldi et du vibraphoniste et percussionniste Jim Hart, le saxophoniste ténor, aujourd’hui rémois, s’explique sur les raisons qui l’ont conduit à se lancer dans cette nouvelle aventure :

D’où vient cette soudaine envie de “Révolution de velours” ?

Après dix ans avec des projets coopératifs  comme Das Kapital et après plein d’autres collaborations avec des musiciens amis comme Christophe Marguet, Samuel Rohrer,Vincent Courtois ou Claude Tchamitchian, j’ai eu l’envie en 2015 de monter un groupe sous mon nom dont je serai l’initiateur et l’unique responsable. Dans ma tête, j’entendais alors un son de groupe doux et duveteux. L’idée de travailler dans le sens d’une certaine douceur veloutée s’est imposée tout naturellement à moi. J’ai d’abord pensé à ce son d’ensemble moelleux que je voulais entendre à ce moment précis de ma vie de musicien, avant même de choisir les partenaires que je souhaitais associer à ce projet.

Outre le son de groupe, quelle était l’idée de départ qui vous a conduit à monter ce trio à l’instrumentation inédite ?

L’idée de départ, c’était qu’on puisse interchanger à volonté les rôles de chacun au sein du trio. Même si Jim Hart assume surtout la partie rythmique, il lui arrive d’avoir aussi au vibraphone une fonction harmonique. De la même façon, Théo Ceccaldi en jouant pizzicati avec son violon ou son alto, en grattant les cordes comme un guitariste, apporte une assise rythmique aussi souple que régulière. Moi-même, sur certains morceaux, je peux jouer des multiphonics. Ce sont des multisons que je joue sans synthé grâce à une technique  de saxophone purement acoustiqu, beaucoup utilisée dans des pièces de musique contemporaines.  J’ai vraiment voulu que les rôles dans ce trio soient interchangeables : soliste, accompagnateur ou, bien sûr, collectif, c’est -à-dire tous ensemble. Avec ce trio, on a eu la chance de tourner beaucoup en clubs, en Allemagne comme en France. Cela nous a ainsi permis de trouver et forger un son de groupe fidèle à mon désir initial.

Pourquoi avoir choisi le Français Théo Ceccaldi et l’Anglais Jim Hart pour participer à votre trio ?

Par hasard et par nécessité ! J’ai rencontré Jim Hart la première fois en 2006 lors de la première édition de Jazzahead à Brême. Lors de mes visites à Londres, j’ai revu et pu apprécier à l’occasion de différentes sessions cet excellent vibraphoniste qui a été, ne l’oublions pas, l’un des fondateurs du Loop Collective. Un jour, précisément quand j’étais en train de réfléchir à la composition de mon futur trio, je l’ai rencontré par hasard dans l’Eurostar. Il m’a annoncé qu’il venait de déménager en Alsace et qu’il habitait désormais à la campagne, à Murbach, près de Colmar. Cela a fait tilt en moi. C’était le moment parfait pour l’inviter à participer à ma nouvelle aventure musicale. Le désir d’associer un vibraphone à mon trio vient de l’écoute d’un disque de 1965 : “On This Night”, un album Impulse signé d’Archie Shepp où l’on entend le vibraphone de Bobby Hutcherson. C’est le son de vibra que j’avais en tête et que Jim m’a permis d’actualiser à sa manière si singulière. Quant à Théo Ceccaldi, son choix a été l’évidence même. Théo, c’est quelqu’un qui, quoiqu’il arrive, devant dix ou mille personnes, joue toujours à 300%, avec la même énergie solaire, la même fraîcheur d’inspiration. Il sait, sans jamais céder à quelconque tentation égocentrique, se mettre au service du groupe avec une générosité sans fonds. Avec Théo et Jim, quand on joue sur scène tous les trois, c’est toujours un tourbillon de bonnes vibrations qui nous porte et nous emporte. J’ai beaucoup de chance de les avoir dans mon trio !

En tant que saxophoniste, quelles sont vos principales influences ?

J’ai beaucoup travaillé la question de mon son de saxophone. Je suis à l’évidence plus proche de Getz que de Coltrane. Le saxophoniste que j’ai le plus étudié et qui m’a donc le plus influencé, c’est à vrai dire le trop méconnu Dewey Redman, le père de Joshua. J’ai écouté Dewey dans tous les contextes possibles, avec Keith Jarrett comme au sein du merveilleux groupe Old and New Dreams. J’aime sa sonorité chaude, dense en harmoniques. Un son qui va du rauque au fauve, du rugueux au liquoreux, du suave au sauvage. J’aime ce jeu qui allie en un même élan douceur et véhémence. 

A écouter : :A Short Moment of Zero G” (BMC/Socadisc  -2016)  – “Won’t Put No Flag Out” (BCM/Socadisc – 2020)

En tournée : 10 novembre  : La fraternelle – Saint-Claude (39). 11 novembre : D’Jazz Nevers Festival – Nevers (58). 12 novembre : L’Arrosoir – Chalon-sur-Saône (71)

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