Cluster Table – L’art de la Table chez Sylvain Lemêtre et Benjamin Flament

Crédit photo : Maxime François

Propos recueillis par Michel Pulh

Gare à la méprise : Cluster Table n’a aucun rapport avec la période que nous subissons, qui d’ailleurs a suspendu ses concerts. Répandu aujourd’hui dans le champ pandémique, ce mot anglais d’adoption pas si lointaine (1965), ressortit à la musique. Ainsi nommé, le duo Sylvain Lemêtre Benjamin Flament développe un jeu savant d’organisation spontanée.

Tempo (T.) : Quand est né (e) Cluster Table ?

Sylvain Lemêtre (S. L.) : Cluster Table est né-e le 15 février 2019 à 20 h 52 précise à l’Atelier du Plateau Paris-19. Concert proposé lors de ma résidence d’artiste[1]. Et pour souligner votre « e » inclusif, on dira que Cluster Table est non genré. Il s’agit de Notre Cluster Table !

T. : Comment vous est venue l’idée, l’envie de ce duo ? Aviez-vous joué ensemble auparavant ?

Benjamin Flament (B. F.) : Nous nous sommes rencontrés [en 2012] grâce à Antonin Leymarie lorsqu’il nous a rassemblé pour monter le groupe Magnetic Ensemble[2]. Lors de la première répétition, on a alors monté nos tables de percussion respectives, tout en louchant sur l’autre.

S. L. : Nous nous sommes reniflés – si je puis dire. C’est lors de nos tournées que nous avons pu découvrir nos instrumentariums respectifs. De plus, en observant nos accointances musicales et cette grande affinité, nous étions tout excités et enjoués à l’idée de renouveler l’expérience. Et voilà c’était parti. Qui se ressemble s’assemble !
B. F. : Très vite, ce fut une évidence qu’on jouerait en duo.

T. : Avant que son usage se répande tout autrement, cluster est un terme musical. Que désigne-t-il, et quel rapport avec votre duo ?

B. F. : Effectivement, curieuse temporalité !!!

S. L. : Les pratiques et les courants musicaux évoluant en permanence, le cluster désigne aujourd’hui toutes sortes de sons joués simultanément ne répondant à aucune règle tonale ou modale. On parle alors de cluster de couleur qui devient un assemblage de timbres, aléatoires ou définis, joués au gré des musiciens interprètes ou improvisateurs. C’est bel et bien ce que nous avons fait dans Cluster Table en découvrant les mélanges sonores de nos tables de percussions respectives.

B. F. : Lors de nos premières répétitions, on a joué pas mal de clusters. Le fait qu’on ait des instruments et objets avec des hauteurs définies et non définies (tempérées ou non) donne des textures singulières qui nous plaisent beaucoup.

S. L. : Par le fruit du hasard de nos clusters joués avec nos tables, nous avons improvisé, exploré puis fixé notre langage.

B. F. : Cluster Table a alors été une évidence pour le nom du groupe.

T. : Que représente Cluster Table à ce moment précis du cheminement artistique propre à chacun ?

S. L. : C’est une continuité de toutes mes recherches instrumentales liées à cette grande table de percussion que j’utilise depuis longtemps dans différents contextes plus ou moins musicaux, performatifs ou théâtraux. Cluster Table qui pourtant ressemble à un immense théâtre d’objet ne se préoccupe pas de l’aspect visuel[3], même si nous sommes bien conscients de [cette] dimension. C’est uniquement le son qui nous guide et la complémentarité qui nous réunit : électro-acoustique pour Benjamin et acoustico-orchestrale pour moi. Ce duo c’est donc à la fois, continuer à chercher à deux et découvrir de l’autre.

B. F. : Concernant mon cheminement artistique ce duo est une parenthèse dans ce que je fais habituellement, en jouant une musique très improvisée et permettant d’utiliser des matières sonores que j’utilise moins ou différemment dans les autres projets dans lesquels je joue.

T. : Vous avez donné des concerts avant que survienne l’interruption du spectacle vivant ; quelques photographies ou séquences vidéo montrent en effet ce que votre installation a d’éminemment visuel. Mais qu’est-ce qui se produit avant le flux musical et rythmique que vous y développez : une écriture (du moins une ébauche), une préparation indiquant des repères ; ou bien s’agit-il d’une pure improvisation dans l’instant – instinct de l’œil, de l’oreille et du jeu ?

B. F. : On se connaît très bien, mais chineurs dans l’âme nos sets de percussions ne cessent d’évoluer. Nous avons donc répertorié les sons de chacun, ainsi que les différentes façons de les jouer (avec baguettes, archets, doigts, frottés, etc.), également cherché des conjugaisons de sons qui se marient bien. On a écrit quelques canevas / sortes de grands mouvements, avec parfois des rôles, ou bien des textures sur lesquelles on souhaite travailler.

S. L. : C’est tout à la fois, mais pas au même moment. Dans un set d’une heure, nous aimons définir des espaces de jeux, écrits, balisés ou improvisés. Ceux écrits sonnent alors comme si nous lisions une partition virtuelle. Les instruments et ce que nous en faisons, ont été définis à l’avance. Parfois nous balisons le terrain de jeu avec des rendez-vous sur une tessiture, une famille d’instruments ou un procédé rythmique. Puis adviennent aussi de pures improvisations répondant uniquement aux règles de l’instant et de la spontanéité tout en gardant en tête de jouer avec l’empathie et/ou la confrontation. Le choix entre ces différents axes nous laisse une grande marge de manœuvre à chaque concert.

Cluster Table bénéficie du dispositif « Missionnement » du CRJ. Plus d’infos sur les groupes et les prochaines dates en Bourgogne-Franche-Comté sur https://www.crjbourgognefranchecomte.org/groupes-soutenus

[1] Dirigé par Matthieu Malgrange, « lieu intermédiaire tourné vers la création contemporaine et pluridisciplinaire, les écritures singulières et nouvelles, les formes croisées et peu éprouvées. » atelierduplateau.org. Ce tout premier concert a été enregistré par Anne Montaron et diffusé le 28 février sur France Musique, dans son émission : À l’improviste.

[2] Le Magnetic Ensemble a aussi vu le jour à l’Atelier du Plateau. Il a fait la clôture du 30e D’Jazz Nevers en novembre 2016. Benjamin Flament était membre de l’orchestre.

[3] L’installation fait instantanément penser à celle, alors extravagante, de Famoudou Don Moye découverte (Dijon, Nevers) avec l’Art Ensemble of Chicago au début des années 1970.

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