Caractéristiques des publics en Bourgogne-Franche-Comté

Crédit photo : Les 25 ans du Crescent (71) – Florian Jannot-Caeilleté

Par Lucas Le Texier

Premiers au front pour parler des publics du jazz et de leur évolution, les directeurs, programmateurs ou administrateurs des établissements culturels de la région dressent un portrait-robot des amateurs du jazz d’aujourd’hui.

L’histoire du jazz est une histoire de l’ambivalence. Le jazz, « musique populaire savante[1] », connaît des transformations profondes de ses publics. L’enquête[2] commandée par le CRJ en 2010 sur la région Bourgogne et réalisée par deux sociologues, Wenceslas Lizé et Olivier Roueff, a illustré la féminisation progressive, le vieillissement et une « élitisation[3] » des publics du jazz. La sortie des Cinquante ans de pratiques culturelles en France de Loup Wolff et Philippe Lombardo donne une tendance générale : si on observe une hausse de la fréquentation des institutions culturelles depuis les années 70[4], il faut cependant remarquer une baisse de la fréquentation des plus jeunes (15-28 ans)[5]. Pour interroger la région BFC, rien de mieux que d’aller consulter les programmateurs, directeurs, organisateurs, administrateurs[6] membres du réseau du CRJ pour comprendre et analyser au fil de leur discours, la véracité des différentes évolutions énoncées ci-dessus. 

Premier constat qui revient parmi ces programmateurs, le vieillissement du public du jazz. La moyenne d’âge tourne entre 40 et 50 ans, avec une présence non négligeable des 60 ans et plus. Ce vieillissement s’explique d’abord par des raisons structurelles, indépendamment du jazz : la population de la région vieillit, entraînant mécaniquement un vieillissement des publics assistant aux concerts. Christophe Joneau (La Fraternelle, Saint-Claude), Guillaume Dijoux (Cabaret L’Escale, Migennes) et Médéric Roquesalane (L’Arrosoir, Chalon-sur-Saône) établissent directement un lien entre l’âge de leur public et l’âge du bassin où rayonne leur établissement culturel. En effet, la majorité des publics assistant au jazz dans les structures de la région provient des bassins de vie avoisinant, dans un rayon compris entre 30 et 70 km en moyenne autour de l’établissement.

Ces différences d’âge entraînent d’ailleurs des casse-têtes pour l’organisation d’évènements, car les manières de consommer la musique ne sont plus tout à fait les mêmes. Comme le raconte David Dornier (Bled’Arts, Esprels) pour son festival Jazz à Oricourt : « On se rendait compte que les publics se croisaient, mais ne se mélangeaient pas. Les anciens arrivaient au début et s’en allaient entre 21h et 22h, moment où les plus jeunes débarquaient ».

Autre constat unanime pour les programmateurs : la répartition entre les Hommes et les Femmes a considérablement évolué pour arriver aujourd’hui à une situation proche de la parité. Cette évolution peut être partiellement expliquée en raison de l’âge moyen des publics du jazz : cela les rend plus enclins à profiter des concerts de jazz entre amis mais aussi en couple comme me le confiait Nicolas Petitot (Frontenay Jazz, Frontenay) ou Victor Landard (Le Bœuf sur le Toit, Lons-le-Saunier).

En ce qui concerne l’ « élitisation » du public, les avis sont partagés. Il est d’autant plus difficile d’établir la véracité des tendances remarquées par les deux études que j’ai mentionnées sans l’appui de véritables chiffres. Selon les données qui m’ont été transmises par Jacques Parize (D’Jazz Kabaret, Dijon) sur ses publics, les étudiants, professions intermédiaires et cadres qui viennent assister aux concerts de D’Jazz Kabaret représentent au moins 50% de son audience. Dans le même ordre d’idée, Didier Levallet (Jazz Campus en Clunisois, Cluny) évoque les néo-ruraux venus s’installer dans le bassin clunisois et qui possèdent « un goût plus affirmé pour les loisirs cultivés[7] » : ils viennent gonfler les rangs du public pour son festival et tranchent avec la paysannerie locale moins sensible aux musiques proposées. 

Les trois tendances remarquées par les études que nous avons mentionnées semblent se retrouver dans les dires des programmateurs. Il faut cependant garder à l’esprit que notre panorama cache des situations extrêmement différentes : des jazz-clubs avec une programmation résolument jazz contemporain ; des SMAC dont le jazz constitue une partie de la programmation parmi les musiques actuelles ; des associations opérant dans la ruralité qui tentent de concilier l’ensemble des goûts musicaux, de la musique traditionnelle aux musiques actuelles. La plupart des programmateurs cherche et réussisse à fidéliser des publics qui se rendent aux concerts autant voire moins pour le genre que pour y retrouver une expérience particulière ou un lieu de rendez-vous proche de chez eux. 

Il semble donc que les publics du jazz croisent plusieurs dynamiques et tendances dont on peut tirer un rapide portrait : un public de BFC localisé, vieillissant mais dont la répartition H/F est quasiment de 50%. Dans la plupart de situations décrites, on aurait du mal à parler d’ « amateurs de jazz ». Le mot renvoie désormais à une sociabilité du club que l’on trouve par exemple à Dijon à l’Après-guerre[8] ou à des passionnés qui ont rapproché le jazz des musiques savantes[9]

Les programmateurs sont cependant face à de nouveaux défis, du fait des transformations de la consommation de la culture induites par le numérique et des difficultés à renouveler les publics d’une musique cataloguée comme « vieillissante[10] ».  


[1] Sylvain Bourmeau, « Jazz, musique populaire savante », La Suite dans les idées, France Culture, le 02/11/2013. URL :  https://www.franceculture.fr/emissions/la-suite-dans-les-idees/jazz-musique-populaire-savante.

[2] Wenceslas Lizé, Olivier Roueff, Etude sur les publics et les non-publics du jazz en Bourgogne (Synthèse), CRJ, 2010, 42 p. 

[3] Que j’entends simplement par des publics du jazz davantage diplômés et issus de couches socio-professionnelles supérieures.

[4] Cyrille Planson « Un café avec… Loup Wolff », La Scène, hiver 2020, p. 18.

[5] Philippe Lombardo, Loup Wolff, Cinquante ans de pratiques culturelles en France, Culture Etudes, 2-2, 2020, p. 49.

[6] Pour plus de simplicité, nous définirons génériquement toutes ces fonctions par « les programmateurs ».

[7] Wenceslas Lizé, Olivier Roueff, Etude sur les publics et les non-publics du jazz en Bourgogne (Synthèse), CRJ, 2010, p. 15. URL : https://www.crjbourgognefranchecomte.org/sites/default/files/2019-09/SyntheseEtudePublicJazzBourgogneWeb.pdf

[8] Michel Pulh, Au fil du jazzBourgogne, 1945-1980, Nevers, Centre Régional du jazz en Bourgogne ; Neuilly-lès-Dijon, Edition du murmure, 2011, p. 166.

[9] Wenceslas Lizé, « La légitimité du jazz et des musiques savantes. Des statistiques sur les publics à la critique en ligne », RESET [En ligne], 5, 2016, mis en ligne le 30 juin 2016, consulté le 12 février 2021. URL : https://journals.openedition.org/reset/622 ; 

[10] Wenceslas Lizé, « Les transformations du public du jazz. Légitimation et vieillissement d’une  »musique de jeune » », in Caroline Giron-Panel et al. (dir.), Les Publics des scènes musicales en France (XVIIIe-XXIe siècles), Paris, Classiques Garnier, 2020, p. 145-161.

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