Géraldine Toutain : que la voix demeure

Crédit photo : Margot Lallier

Michel Pulh

Qu’elle emprunte aux trésors que lui offre le temps ou qu’elle s’ouvre de nouveaux chemins, qu’elle s’élance seule ou s’amplifie dans la polyphonie, la voix est la compagne de Géraldine Toutain.

Entrée dans les faits en 2016, la réunion de la Bourgogne et de la Franche-Comté s’est progressivement répercutée sur les établissements publics dépendant d’elle. Ainsi en est-il de la Cité de La Voix dont le cœur bat depuis 2011 à Vézelay, dans les anciens Hospices (fin du XIIsiècle) dont le Conseil régional de Bourgogne[1] s’est rendu acquéreur en 2001, a fait procéder à sa rénovation et son aménagement pour y installer celle-ci. Au début de cette année une nouvelle étape est donc intervenue : la fusion de la Cité de la Voix (Vézelay), de Franche-Comté mission voix (Besançon) et du Pôle voix du lab (Liaisons Arts Bourgogne – Dijon) pour constituer Cité de la Voix Vézelay/Bourgogne Franche-Comté. « Un outil exceptionnel, indique son directeur général François Delagoutte dans un communiqué, où il est possible d’inventer mille manières de se confronter à la richesse du répertoire et à la création », et d’y développer « un tout nouveau projet culturel pour la voix en région » précise de son côté Géraldine Toutain qui occupe à Dijon le poste de conseillère artistique et responsable de la formation. Si une large part des appels à projets que lance la Cité de la Voix reste à destination des professionnels, depuis l’intégration de la Mission Voix franc-comtoise, d’autres visent désormais des résidences de formation pour des ensembles et des chœurs d’amateurs régionaux.

À Vézelay, les œuvres travaillées au cours des résidences, exécutées lors des concerts dans la Grande salle ou la salle Romane de la Cité de la Voix[2], témoignent de « l’extraordinaire ouverture de répertoire auquel on peut accéder », affirme Géraldine Toutain. Le Projet d’établissement 2020 > 2022, de l’établissement est à ce sujet sans équivoque : « on chante tous les répertoires : du classique, du rock, du jazz, de la chanson… » Qu’en est-il effectivement du jazz, et des musiques improvisées qu’on lui associe volontiers ? S’ils n’ont été que peu présents jusqu’alors, convient Géraldine Toutain, « ça va bouger » ajoute-t-elle aussitôt. Grâce à Elles.

Elles chantent, composent, dirigent est un festival né en 2019 à l’initiative du directeur de La Cité de la Voix. Pour mieux affirmer sa démarche, il se déroule en mars, le 8 étant la Journée internationale de lutte pour les droits de la femme, avec un temps fort autour de cette date à Vézelay, et pendant tout le mois dans la région. Le fil rouge de l’édition 2021[3] abordera « le jazz et l’improvisation dans les pratiques chorales » qui, souligne Géraldine Toutain, sont aujourd’hui « plus développées dans les pays d’Europe du Nord ; en Allemagne par exemple où il y a vraiment des ensembles vocaux, quintets en général, avec un chanteur basse qui peut faire du beatbox par exemple, jusqu’à des ensembles à douze, seize chanteurs qui chantent en polyphonie. » S’il est besoin de références, on peut se tourner vers des groupes, mixtes, qui ont évolué en France à la charnière des années 1950 et 60 : les Swingle Singers et Les Double Six. Le premier, conduit par Ward Single, avait choisi le scat pour interpréter des compositions baroques et classiques, l’œuvre de Bach restant une source fondamentale. Chez les Double Six, résolument attachés au jazz, Mimi Perrin s’était lancée dans un défi : inventer des paroles qui collent à des arrangements pour grand orchestre et plier ainsi le français à une gymnastique qui l’accorde à un rythme parfois gorgé de swing ; les voix se calquaient sur la tonalité des instruments à vent. « C’est ça que j’aime aussi dans le jazz vocal, dit Géraldine Toutain : le texte se met parfois à délirer complètement ; on reconnaît à peine les mots mais il est toujours là, impalpable. Cet univers poétique me fascine et m’accompagne tous les jours je peux dire. Aujourd’hui où en est-on dans cette pratique du jazz à plusieurs chanteurs ? Comment les choses évoluent-elles ? » Éléments de réponses dans Elles 2021.

Artistiquement, l’attrait de la voix est arrivé « par le chemin des émotions » chez Géraldine Toutain et lui a fait abandonner le piano et la contrebasse (encore joue-t-elle de la viole de gambe dans un ensemble « d’amateurs éclairés ») lorsque la découverte de la musique ancienne l’a conquise. Un répertoire qu’elle n’avait « jamais entendu dans [ses] études au conservatoire. » Elle se rappelle combien « un texte sacré chanté à la fois en latin et en grec » a « ouvert des couleurs, des timbres dans [son] imaginaire » ; combien des œuvres « qui partent d’un texte littéraire pour aller exprimer une émotion avec la musique » – chez Monteverdi et Gesualdo notamment ayant puisé dans La Jérusalem délivrée (Le Tasse 1580) – lui ont fait accomplir de chemin. Soprano, pourtant elle ne chante plus. Elle a trouvé sa place exacte à ce rayonnement, perceptible pour elle, des voix des « chanteurs qui vont donner, et [du] public qui va recevoir ». Géraldine Toutain est cheffe de chœur. Comment alors ne pas rattacher sa pensée à une ballade ellingtonienne : I let a song go out of my heart[4] ?

Crédit photo : Margot Lallier

[1] Indiquons pour mémoire : en 1999 la création par le chef luxembourgeois Pierre Cao de l’Ensemble vocal Arsys et des Rencontres Musicales de Vézelay qui tous deux fusionnèrent avec la Cité de la Voix en 2015.

[2] La première peut accueillir 70 à 80 spectateurs, la seconde 40 à 50.

[3] Celle de 2020 n’a pu malheureusement se dérouler que partiellement.

[4] 1938, chantée par Ivie Anderson.

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