L’âme qui pleure et le visage qui rit

Le chant du oud de Fayçal Salhi

Crédit photo : Est Républicain / Franck LALLEMAND

Michel Pulh

Loin du monde[1] : « Je n’ai pas été confiné. J’avais mon instrument avec moi et je me suis rendu compte qu’il y avait d’autres instruments de musique chez moi, la guitare que j’avais délaissée depuis treize ans. Et j’ai trouvé un violoncelle. J’ai fait de la musique autant que je voulais. ». Face heureuse pour lui de cette parenthèse pandémique qui nous a frappés tous, Fayçal Salhi n’a pas rompu avec ce qui l’agit intimement. Imparable en revanche, commune à tout artiste du spectacle vivant : la privation de scène et de communion avec les publics. Cette peine sans appel s’étend bien au-delà du temps d’assignation précautionneuse à résidence. Entre avril et août, le oudiste aura dû dire adieu « au minimum à une vingtaine de dates », dont une tournée dans son pays natal, l’Algérie. Miel amer[2]… pour ce musicien qui porte aujourd’hui son chant de par le monde, avec de plus en plus souvent son oud pour seul compagnon de scène.

Un jeu de la vérité nue chez l’artiste compositeur. « C’est un niveau d’exigence supplémentaire auquel j’ai senti qu’il fallait que je me confronte : autre chose au niveau de la concentration, autre chose au niveau de ce que je dois produire comme discours. Je ne peux pas me cacher derrière des musiciens fantastiques qui participent à mes autres projets.» Christophe Panzani, Mario Canonge, Arnaud Dolmen, Vladimir Torrès, Damien Groleau l’ami franc-comtois. La présence également de la violoncelliste Anaïs Bodart dans cette famille musicienne permet d’ouvrir un chapitre généralement peu abordé : la nature, la qualité de la sonorité qu’un musicien attend de son instrument. Parmi ceux dont Fayçal Salhi joue, il en est un, « unique » à tous égards, fabriqué à la demande du musicien, et le seul qui l’aura jamais été par le luthier Philippe Bodart disparu en novembre 2007, Franc-comtois d’adoption, père de la violoncelliste. « Un ami très proche – dit de lui Fayçal. C’est quelqu’un avec qui j’adorais passer du temps, et réciproquement je pense. Philippe connaissait un petit peu ma musique. [Pour mon oud], je sais qu’il a utilisé des bois très nobles. Quand il l’a livré il a confié à ma mère : “j’ai mis tout l’amour que j’ai pour Fayçal dans cet instrument.” C’était une personne vraiment formidable. »

Sûrement les matériaux et le savoir-faire – l’art – jouent-ils sur l’outil musical, y fait mieux entendre « l’âme qui pleure et le visage qui rit » qu’exprime cet instrument arabe d’origine très ancienne, l’ancêtre du luth. Fayçal Salhi l’a bien compris avec la création en 2016 de Belle de Cordoue, un spectacle où sa musique dialogue avec des poèmes, de langue arabe ou persane écrits entre les VIe et XIIIe siècles, servis par la voix du comédien Quentin Juy[3]. Que racontent-ils avec leurs « saveurs très particulières » ? « L’amour, la sensualité, l’attachement, la séparation, les déchirements, les remords, les regrets… » Des thèmes dont la musique de Fayçal Salhi est empreinte. À ce propos on attend Amours et perditions, ce troisième album du oudiste. Entrepris dès 2015 il « n’est pas encore fini[4] ». Fayçal et Damien Groleau ont continué à y travailler récemment, juste avant que s’invite un intrus inattendu, amateur de confinement généralisé, qui a tout interrompu. « C’est mon album maudit » lance Fayçal sur un ton amusé.


[1] Fayçal Salhi : Elwene (2007).

[2] Timgad (2009).

[3] Extraits visibles sur You Tube.

[4] Il en est question dans l’entretien entre Fayçal Salhi et Nils Bruder dans Tempo #61 (janvier mars 2017).

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