Didier Levallet, passeur de tous les jazz

Crédit photo : Voix croisées – Bernard Hanet

Pascal Anquetil

Depuis déjà 50 ans Didier Levallet, né dans l’Yonne en 1944, occupe une place essentielle et singulière dans le paysage du jazz français. Portrait d’un militant qui à travers ses engagements et initiatives (groupes, disques, rencontres, stages, festival) a toujours, avec une force tranquille, manifesté un sens inné du groupe et un goût prononcé pour l’entreprise collective. Mais aussi la capacité à fédérer des musiciens venus de générations et horizons différents et le souci de participer à l’ensemble de toutes les pratiques de la musique vivante.

« Je n’étais pas voué au métier de musicien, confessa-t-il un jour. J’étais avant tout et je le suis resté un amateur de musique. J’ai eu la chance d’apprendre à aimer le jazz dans l’ordre chronologique, ce qui n’arrive plus aux jeunes musiciens d’aujourd’hui. Mon premier disque fut à onze ans un album de Sidney Bechet. Un peu plus tard un disque orange édité par la Guilde du jazz arriva par la poste à la maison. Il s’appelait, tout un programme, « Horizons du jazz ». Comme  beaucoup d’amateurs de ma génération, il bouleversa ma vie en me faisant découvrir Art Tatum, Charlie Parker, le monde du bebop. J’aime toujours le jazz aujourd’hui dans toutes ses couleurs, époques et styles ».

Ceci explique sans doute l’éclectisme et l’esprit d’ouverture qui caractérise tout son chemin. « A titre individuel, je suis un moteur de projets, un activiste, un rassembleur, un militant. Ce ne sont pas, j’en conviens, des qualités musicales. » Mais cela éclaire avec évidence sa vie de jazzman, toujours entreprenant et combatif. Au fil des décennies le contrebassiste a su multiplier les aventures musicales les plus originales, réaliser de nombreux rêves communautaires, réussir à vivre pleinement sa vie d’artiste libre et indépendant en assumant avec calme et détermination son rôle de « go-between », comme il aime à se définir, c’est à dire tout à la fois agent de liaison, entremetteur et passeur.

Didier Levallet fut d’abord dans sa jeunesse, à l’alto et à la guitare, un autodidacte. « Ce n’est qu’à l’âge de vingt ans que j’ai mis la première fois les pieds dans un conservatoire pour prendre des cours de contrebasse ». C’était à Lille alors qu’il poursuivait en même temps ses études à l’école supérieure de journalisme (1963/1966). « C’est là que j’ai acquis le goût d’écrire », talent qu’il exercera plus tard dans divers ouvrages et revues de jazz et en publiant aux Editions P.O.L. en 1990, en collaboration avec Denis-Constant Martin « L’Amérique de Mingus ». « J’ai trouvé intéressant de tenter une parole articulée sur mon art. »

En 1969, l‘apprenti jazzman se décide à « descendre » de Lille à Paris où il vit les derniers souffles des clubs mythiques de l’âge d’or. La contrebasse permettait alors une entrée discrète mais décisive dans la famille du jazz. Un tempo viable, une oreille à l’affût et les propositions ne tardaient pas à affluer. Il faut dire que le travail ne manquait pour les musiciens du rythme, peu nombreux et donc très sollicités. « On pouvait jouer 15 jours, voire trois semaines de suite dans le même club. »  C’est ainsi qu’Au chat qui pêche, au Riverbop ou au Gill’s Club il accompagne Ted Curson, Chris Woods, Hank Mobley, Mal Waldron avant de monter en 1970 le groupe « Perception » avec Yochko Seffer, et Siegfried Kessler.

En 1971 avec quelques amis il fonde l’ADMI (Association  pour le développement de la musique improvisée) qui résonne aujourd’hui comme le premier manifeste d’une génération de musiciens qui partageaient alors une idée libre et neuve, collective et « œcuménique » du jazz. « Avec cette association qui n’a duré que deux ans, on a voulu initier un mouvement, regrouper des musiciens, organiser des concerts, publier des disques. Bref, attirer l’attention sur une génération du jazz français alors en pleine rénovation et en manque cruel de visibilité et de reconnaissance. ».

Ce besoin d’engagement dans la vie associative de son temps, Didier l’actualisera en toute générosité tout au long de son parcours en adhérant dès le début des années 80 au JAPIF (Jazz Paris Ile-de-France) qui donnera naissance au Centre d’Information du Jazz, mais aussi au CNAJMI, le Collectif national des associations de jazz et musiques improvisées, présidé en 1982 par Maurice Merle. Plus tard, il continuera à donner beaucoup de temps et de son intelligence en participant activement aux travaux du  conseil d’administration de l’Ajon afin que perdure la seule « institution » que le monde du jazz ait su créer en France, à savoir l’Orchestre national de jazz. Un orchestre que par ailleurs, il dirigea avec brio de 1997 à 2000.

C’est un fait, sans le vouloir ni le chercher, Levallet est passé maitre dans l’art d’être pionnier. Ainsi en créant en 1977 les Ateliers-Rencontres de jazz contemporain de Cluny (qui deviendra 30 ans plus tard, en raison d’un conflit avec la municipalité, « Jazz Campus en Clunisois »), le contrebassiste bourguignon fut le premier à comprendre la nécessité des stages animés par des jazzmen en activité pour l’apprentissage in vivo de la musique improvisée. Précurseur dans la pédagogie adaptée au jazz, il le fut aussi en inaugurant en 1981 la première classe de jazz  jamais ouverte dans une école nationale de Musique, d’abord à Angoulême jusqu’en 1992, puis à Montreuil. Pionnier, il le fut encore en participant dès décembre 1997 au collectif Zhivaro, drôle de tribu de producteurs de fêtes aussi nécessaires qu’éphémères qui, pendant plus dix ans, selon une gestion collégiale inédite, rassembla six têtes d’affiche du jazz national pour réaliser ensemble l’utopie d’une démocratie musicale directe. Enfin, ouvreur de pistes, Didier Levallet le fut une nouvelle fois en prenant de 2001 à 2010 la direction de la scène nationale de Montbéliard qu’il appela l’Allan, devenant ainsi le premier (et le seul à ce jour) musicien de jazz à décrocher une telle responsabilité.

Très vite, Didier Levallet a compris, dès ses débuts, dans les années 70  qu’on était sortie de l’époque où dominait l’économie du « musicien-cachetonneur ». C’est pourquoi il a choisi, pour mieux vivre (et survivre) de sa passion, de prendre en charge son destin. Comment ? « En mettant les mains dans le cambouis » et en étant « au four et ou moulin », c’est-à-dire en assumant les diverses fonctions indispensables dans ce qu’on appelle « la filière jazz ». C’est ainsi que dans les années 80 il fonde avec l’aide de Corinne Léonet son propre label « In and Out » qui permit la renaissance de Brotherhood of Breath de Chris McGregor. Il récidivera en 1985 avec la complicité de Sylvain Kassap et Roger Fontanel en créant le label « Evidence » qui put ainsi accueillir ses projets les plus personnels.

Au sein des diverses formations dont il fut au cours de sa carrière l’instigateur-inspirateur (« Swing Strings System » en 1978, trio à cordes avec Gérard Marais et Dominique Pifarely en 1981, le tentet « Générations » en 1991, le quintet «  Voix croisées » avec Airelle Besson, Céline Bonacina et Sylvaine Hélary en 2013  , etc.), Levallet a toujours défendu et illustré « une unité de langage qui doit se réaliser par une filiation toujours perceptible avec l’héritage du jazz, quelque soit le répertoire abordé. Mais aussi par un lien immédiat avec son temps, qui lui demande de toujours se ré-inventer sous peine de n’être plus le jazz lui-même. »

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