Les festivals en face d’une situation inouïe

Crédit photo : Jazz O Verre

Michel Pulh

Avant toute chose, à l’instar de Franck Tortiller à l’origine de Jazz à Couches, peut-être convient-il de laisser parler son cœur : « Annuler une édition est quelque chose de très violent, je ne m’y étais absolument pas préparé ! (…) Nous avons mis 34 ans pour construire ce festival et en un après-midi tout est détruit. C’est très brutal, il va falloir donc renaître et surtout dépasser tout ça. »

Jazz au Bord de l’Eau (Argentenay), le Toucy Jazz Festival de Ricky Ford, Jazz à Couches, Crescent Jazz Festival à Mâcon (stage et concerts), Jazz Campus en Clunisois (id.), Jazz O Verre (Beaune) : confrontés aux « conditions sanitaires draconiennes exigées par les pouvoirs publics » (Didier Levallet), ces festivals bourguignons ont dû renoncer. Il reste quelques cas en suspens. À Dijon Jacques Parize (Média Music) est pessimiste : D’jazz au Jardin (juillet), D’Jazz à la Plage (août) et D’Jazz dans la ville (habituellement en mai et hypothétiquement renvoyé au 18 septembre) sont tellement peu compatibles avec le régime mis en place. De son côté Jazz en Herbe semble vouloir couper la poire en deux : il a dû sacrificier ses deux sessions de stages (Pont-de-Vaux juillet, Tournus août) ; en revanche Romain Maitrot espère pouvoir maintenir les concerts de l’Estivale, s’il obtient les autorisations officielles. À Cluny enfin, prenant ses responsabilités en connaissance de cause, la Note Éclose maintient Septembre Imaginaire (24 au 27 septembre). « Notre incertitude et notre souci portent surtout sur les lieux. Je pense que ça va se régler courant juin » espère Guillaume Pierrat. À l‘heure où nous écrivons (24 juin), on continue de marcher sur des œufs.

Par ailleurs, tant au Crescent qu’à Jazz Campus, on ne s’est pas résolu non plus à laisser s’éterniser un tel silence musical. Aussi est-il envisagé « de conduire une, deux ou trois actions symboliques (petites formes), soit en août, soit plus tard », comme l’explique pour sa part Didier Levallet qui conçoit que celles-ci puissent « éventuellement [s’organiser] conjointement avec d’autres festivals du Clunisois eux aussi annulés ». Antoine Bartau, le directeur du Crescent, qui envisage d’y organiser « deux soirées en jauge réduite » insiste quant à lui sur le désir et la nécessité de « renouer contact avec [le] public et [les] adhérents/bénévoles. » Car il y a aussi pour le club la saison qui se profile. À Beaune enfin Pierre Le Bourboua’ch (Jazz O Verre) prévoit « une journée complète d’animation musicale (…) dans la ville, le samedi 26 septembre », jour de marché.

Évidemment les répercussions professionnelles et financières de ces annulations préoccupent les organisateurs. Même si « on est encore dans le brouillard » comme le constate Didier Levallet, il semble que les tutelles[1], dont dépendent étroitement les festivals[2], leur ont donné des signes qui devraient permettre « d’assurer la pérennité de [leur] structure jusqu’à l’an prochain. » À au moins douze mois de distance, quid donc de 2021 ?

En ce qui concerne Jazz Campus, « toute la programmation [2020], concerts et stages, est (sera, dans la mesure du possible : disponibilité des musiciens etc.…) reportée ». Même attitude et même prudence au Crescent où il est envisagé « de reprogrammer tous les artistes prévus. Soit sur le festival 2021, soit dans la saison ». À Jazz à Couches, si l’on excepte le Big Band qui lui est intimement associé et dont le programme a été composé spécialement par Franck Tortiller, il n’est en revanche pas envisageable de procéder à un report ipso facto. La programmation qui devait être présentée cette année était plutôt « onéreuse » indiquent Céline Guillemet et Stéphane Desvignes. Seule certitude, les dates : 7 au 10 juillet.

Pour Antoine Bartau, il reste « une réflexion générale [à mener], sur notre fonctionnement et notre rapport au monde. Notamment sur les enjeux environnementaux. Nous avons beaucoup entendu parler de « monde d’après », de relocalisation de certains pans de notre économie etc. Cette question doit aussi se poser dans nos pratiques et dans nos choix de programmation. » Sans rien concéder du plaisir de prendre la musique à bras-le-corps.


[1] Le 28 juin, fin des incertitudes électorales : à Beaune et Dijon les listes des maires sortants ont conservé la majorité. À Cluny en revanche, une nouvelle équipe municipale va prendre les commandes de la ville.

[2] A l’exception de Jazz au Bord de l’Eau qui ne fonctionne que sur ses fonds propres.

Laisser un commentaire