Isabelle Duthoit, la voie sensible

Crédit photo : Maciej Cioch

Guillaume Malvoisin

Fer de lance de l’improvisation libre en France, Isabelle Duthoit n’a de cesse de rechercher  au cœur de projets atypiques des solutions pour rester en veille.

La chose est simple. Isabelle Duthoit est bicéphale. Soyons encore plus simple. Isabelle Duthoit est bicéphale et cohérente. Voix d’un côté, clarinette de l’autre et une solide curiosité artistique pour lier les deux. Ce qu’elle explore avec l’une, elle l’explore avec l’autre. Parfois séparément, parfois d’un seul geste. Comme au sein du quartet Uruk, un de ces projets les plus récents. Le quartet réunit, plus justement, deux duos de musiciens inamovibles sur la cartographie actuelle des musiques improvisées. Honneur aux hôtes, le premier duo est un duo homemade. Isabelle Duthoit y côtoie Franz Hautzinger. En face on trouve deux Chicagoans, deux esprits frappeurs, Hamid Drake et Michael Zerang. Voix/clarinette et trompette face aux percussions/batteries américaines. Quand on connait la tendresse et le soin de velours de la paire Duthoit/Hautzinger, on l’imagine avec bonheur ballottée par les frappes de chamanes en bordée de Drake et Zerang. Les quatre ont en commun, un souffle et une écoute de l’autre impressionnantes. Isabelle Duthoit peut alors, à son aise, traquer une voix d’avant la voix, d’avant l’articulation voire « un langage d’avant le langage » qui est le nôtre. Il faut écouter la très belle émission À l’improviste d’Anne Montaron du 16 février 2020, qui retransmet le set du quartet au festival Paysages d’Ecoute en novembre 2019. Les rythmes bouddhistes initiés par Hamid Drake, les secousses remuées par Zerang répondent aux accents japonisants des saillies vocales de la chanteuse. Pas vraiment un hasard. En 2008, Isabelle Duthoit est résidente à la villa Kujoyama à Kyoto. Elle y développe des liens fervents avec le monde sonore du théâtre Nô et Bunraku. Le guttural affronte la mélodie, la scansion s’ajoute au rauque. Les traumatisés du scat des années 80 y trouvent un baume à guérir. La puissance de la chanteuse est granitique. Pas vraiment un hasard. Isabelle Duthoit créé aux environs de 2007 le Trio Canapé. Projet photo-phonographique où elle se fait vivante, joyeuse et inventive au sein d’un territoire sonore et visuel lié au granit du Morvan. Formé en résidence à Mhère, le trio où Duthoit jouxte Marc Pichelin et Kristof Guez joue sur trois niveaux : la photographie, la prise de son et la musique. Les images visuelles succèdent aux images sonores, l’artistique au documentaire. Le Morvan s’écoule en souterrain. Un Morvan que la chanteuse connait sur le bout du gosier puisqu’elle est engagée depuis 1995 aux bons soins du festival Fruits de Mhère avec Jacques Di Donato. Le festival, aujourd’hui repris en formules plus ponctuelles, s’est taillé très vite une renommée internationale en réunissant chaque année une soixantaine d’artistes du monde entier. À Mhère, Isabelle Duthoit a le loisir des duos et des quartets, de rendre visite à Géricault et à son Radeau de la Méduse, d’explorer les confins de la musique, du son et des bruits. De se poser, pour un temps seulement, quelque part entre les silences et les notes qui émaillent les limites d’un art à deux têtes. Voix et clarinette, unis dans un même souffle.


© Peter Gannushkin

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