Jazz et hip-hop : Âges d’or et gueules de bois

Ménélik et l’ODB en 2019

Crédit photo : Florian Jannot-Caeilleté

Mathieu Durand

C’est tout un symbole mais il est de taille. En ce début d’année, l’album qui fait événement, c’est celui du batteur Makaya McCraven qui réinvente I’m New Here, la dernière œuvre du poète Gil Scott-Heron, unanimement considéré comme l’un des parrains, précurseurs, prophètes du hip-hop. Car en 2020, près de trente ans après le disque fondateur de Miles Davis, Doo-Bop, ce sont moins les rappeurs qui s’inspirent du jazz que l’inverse. Élément-clé de la foisonnante scène de Chicago, le garçon aime d’ailleurs se faire surnommer the beat scientist, reprenant à sa sauce un terme, beat, qui évoque davantage les producteurs de boucles hip-hop comme Madlib, J Dilla ou DJ Premier que les Elvin Jones et Tony Williams qu’il admire et revendique tout autant. Présent également sur Moving Cities, le tout récent album du trompettiste français Antoine Berjeaut, Makaya McCraven montre comme jamais à quel point les rythmiques et les textures du hip-hop influencent son jeu, son groove et la sonorité de son instrument. Écoutez l’ouverture du disque, Triple A, c’est flagrant.

Mais ce n’est pas tout. Si le jeune batteur américain s’est fait connaître aux quatre coins du monde, c’est en partie grâce à un album baptisé In The Moment (2015). Un disque enregistré live à Chicago dans une ancienne banque devenue bar cool. Jusqu’ici rien de nouveau. Non, ce qui est dans l’air du temps, c’est qu’il a pris toutes les bandes pour les couper, les monter et finalement sculpter sa musique comme un producteur de hip-hop : en retravaillant sur ordinateur ou sur machines la matière première enregistrée par des musiciens. Il était donc le samplé et le sampleur à la fois. Le plus étonnant dans tout ça, c’est qu’il s’est rendu compte après coup que Teo Macero et Miles Davis avaient eu exactement la même idée et/ou démarche quarante-cinq ans plus tôt sur Live-Evil.

On se retrouve là confronté à l’un des paradoxes de l’histoire des liens entre jazz et hip-hop. Bien malin sera celui qui arrivera à dater au Carbone 14 la naissance de cette union longtemps controversée – pensons au trompettiste Wynton Marsalis qui passe son temps à dénigrer le rap ou au pianiste Robert Glasper qui a longtemps été accusé de schizophrénie musicale en alternant les albums jazz et les projets hip-hop sous son nom. Ceci dit, on peut tout de même identifier trois moments, trois dates, trois disques – si l’on veut lier les destins américain et français : 1991 Doo-Bop de Miles Davis, Jazzmatazz Vol. 1 de Guru en 1993 (avec notamment MC Solaar en invité) et le diptyque The Dawn/Bending New Corners d’Erik Truffaz en 1998/99.

Le premier est tout un symbole puisque c’est l’ultime album du musicien le plus populaire et influent de l’histoire du jazz. Et pour ce chant du cygne, eh bien le trompettiste américain choisit de s’entourer de membres de la culture hip-hop alors naissante comme Easy Mo Bee (futur producteur de 2Pac, Notorious Big ou Busta Rhymes). Miles Davis opérait alors une énième mue esthétique après les révolutions modales, électriques ou fusion qu’il a initiées. Une manière pour lui de légitimer – du moins de reconnaître – l’importance d’une culture qui était alors méprisée par certains comme un sous-genre sans intérêt musical ou un phénomène de mode amené à disparaître aussi vite qu’il est apparu – exactement ce que beaucoup pensaient du jazz, du rock ou de l’électro quand ils ont explosé au grand jour.

Quelques mois plus tard, c’est un rappeur qui fait le chemin inverse : pour Jazzmatazz Vol. 1, Guru, le MC fondateur de Gang Starr avec le producteur DJ Premier, invite la crème du jazz pour sceller les liens entre la note bleue et le hip-hop. Souvent samplés par les producteurs du genre pour leur art du groove qui fait office de mine d’or pour les rythmes du rap, Donald Byrd, Roy Ayers ou Lonnie Liston Smith se prêtent au jeu. Et c’est un succès à la fois sur le plan commercial et artistique. Si MC Solaar fait partie de l’aventure, la France prendra du temps avant de succomber à la magie de ce qu’on commence à surnommer le jazz-rap grâce aux chefs-d’œuvre de groupes comme A Tribe Called Quest (The Low-End Theory, 1991), Main Source (Breaking Atoms, 1991), Digable Planets (Blowout Comb, 1994) ou, de manière plus indirecte, le Illmatic (1994) de Nas – qui n’est autre que le fils du trompettiste Olu Dara.

En France, il faudra donc attendre 1998 et The Dawn, le second album chez Blue Note d’Erik Truffaz, pour voir débarquer la première œuvre majeure à sceller l’union entre jazz et hip-hop. Pour l’occasion, le trompettiste s’est adjoint les services d’un rappeur… suisse. Oui, oui. Il s’appelle Nya et le Français l’a rencontré quelques années plus tôt dans le groupe Silent Majority, une des belles émanations helvètes du mouvement jazz-rap. Son flow tranquille fonctionne alors à merveille sur les tourneries du quartet influencées par la toute récente drum’n’bass londonienne et le jazz électrique du Miles Davis des années 70. Des années plus tard, Truffaz racontera la généalogie de cette évolution stylistique : « À sa sortie, je trouvais que “The Dawn” s’intégrait très bien dans la suite de ce qu’a fait Lou Donaldson : des grooves très tranquilles, mais très difficiles à faire. Le passage entre le jazz et le hip-hop s’est fait par le rap et l’acid jazz, des musiques qui samplaient beaucoup les disques de Blue Note. »

Complété un an plus tard par Bending New Corners, The Dawn a marqué toute une génération de mélomanes qui découvrent alors à quel point les échanges entre jazz et hip-hop peuvent se faire autrement que de manière unilatérale : ce ne sont pas seulement des faiseurs d’instrumentaux qui piochent dans le répertoire du jazz pour choper des riffs ou des parties de batterie pas chères. Ce sont aussi des instrumentistes qui écrivent, réinventent et s’approprient cette nouvelle culture musicale et poétique. Le jazz, qui a toujours vampirisé toutes les musiques qui l’ont précédé ou accompagné pouvait très bien faire de même avec le hip-hop. L’impact a été tellement fort que, vingt ans plus tard, Erik Truffaz a fait une grosse tournée anniversaire de ce populaire diptyque avec Nya. Pour autant, si on met de côté quelques exceptions comme les Jazz Liberztorz, le jazz-rap n’a jamais eu en France la même importance qu’aux Etats-Unis où le Buckshot LeFonque de Branford Marsalis, le RH Factor de Roy Hargrove ou Steve Coleman and the Metrics ont marqué les esprits et les charts. Pourquoi ?

Réponse dans notre publication de mai…

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