Rifflet sur du velours

Guillaume Malvoisin 

Crédit photo : Sylvain Gripoix

Avec Troubadours, le saxophoniste continue de glisser du jazz dans les plis d’autres répertoires. L’amour Courtois vient frapper son quartet au cœur.

Sylvain Rifflet est un saxophoniste, oui. Sylvain Rifflet est un musicien multiple, certes. Pour vérification, voir les propos développés au cours de ses récents projets. Mechanics, Re Focus et encore plus tôt Alphabet. Multiple, mais avec une obsession chevillée au sax. Celle de l’élégance et du velours. Et ce dernier n’est pas en reste dans les plis de Troubadours, dernière épopée tracée par le saxophoniste, parti en quête des sources de la musique modale. Velours, donc. Et Amour. Courtois, celui-là. Et, en ces mois de triste décompte meurtrier, cette courtoisie est loin de tomber comme un cheveu sur la soupe. Fasciné par cette poignée de types qui ont décidé de renverser les codes des rapports hommes-femmes pour en faire des légendes et des embardées lumineuses, Rifflet se met à la table.

Le projet Troubadours (album sorti en septembre 2019) est, de son propre aveu, tourné, tout entier, vers les enjeux de ces rapports amoureux. Bien plus qu’un prétexte, plus encore qu’un terrain d’étude, mais, de façon bienvenue, jamais un exercice de style. Parfait pour un musicien qui en a à revendre. On lira à loisir, ici et là, comment le son, la prise de rythme et le phrasé de Sylvain Rifflet reposent sur le style. Et l’élégance dont il tire le filigrane de sa musique. D’aucuns pourraient juger la désuète, en désaccord avec les nerfs actuels des scènes jazz. Tant pis pour ceux-là, car Troubadours fait dans la dentelle. Et dans le velours, sans pour autant rejouer la musique ancienne, sans disserter sur les apports de la musique indienne, sans gloser sur l’héritage géopolitique du jazz. Mais en jouant. Simplement et humblement, avec la douceur pour viatique.

Pour l’autre pilier du projet, il faut écouter Rifflet parler. L’écouter parler de fidélité. Envers ses musiciens, notamment. Fidélité aux évolutions de chacun, comme Joachim Florent, qu’on retrouve ici derrière un set de percussions toujours un peu remodelé. Comme Verneri Pohjola, aussi, finnois finaud et trompettiste. Au son ultra précis, tourné sans cesse sur son sujet. L’Amour Courtois est un plaisir qui met les formes. Au cœur d’un Moyen-Âge qu’on prétend, obscur, le sentiment s’y incarne avec sagesse, avec politesse et verbe haut. Sylvain relève le gant, de velours, il va sans dire, et lorgne, vers les musiciens-poètes que sont Guillaume de Machaud ou Josquin des Prés. Passe également sous la houlette de ses compositions, l’un des premiers sages courtois du XIème siècle, Guillaume IX d’Aquitain. Dans cet amalgame grand cru, Rifflet trace sa propre voie poétique, enrôlant, pour compléter, Ghirardello Da Firenze et, pour surprendre, Jimmy Rowles. Une voie pavée de percussions fines, enrichies de par l’harmonium, tenue en live par Sandrine Marchetti, et d’un shruti-box ramené d’une traversée indienne pour tenir la basse continue. Et brouiller les pistes, multiples elles aussi. Comme celles qui mènent à l’univers velouté d’un musicien définitivement hors cadre.